Le Général m'a écrit:
«Bruxelles, 79, rue Montoyer.
»Samedi 1er août.
»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.
»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps, je l'espère.
»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.
»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra... Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus que matériellement; je suis un corps sans âme.
»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle, cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.
»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du plus profond de mon cœur.
»Gral Boulanger.