Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.
C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris. Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent la Concorde.
C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé, miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.
—Ça sent les bois, fit Berthe.
Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la taille de cette immensité.
—C’est comme la mer! dit Fanny.
Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement. Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui, pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de nuit subitement livrés à la clarté.
Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.
Berthe disait:
—Mais tous les chemins y mènent donc?