L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.
Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée bien loin déjà dans le siècle disparu.
Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était franchement congestionnée.
—Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, du moment.
Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait deux fois l’an.
Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du feu ardent de l’automne.
Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en arrière.
—Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.
Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple examinait l’arbre.
—Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.