Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant de l’épais cheval pattu que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.
Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.
Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.
Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui allait bientôt lui échapper.
Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui corroboraient la chose; et, par-dessus tout, le souvenir du jour horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable. N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?
L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile trembla.
—Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.
Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte à parler.
—Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.
Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec laquelle on essaye de jouer le naturel: