Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je» majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la vérité.
Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les restes mourants de la lumière sur le ballast sombre. Le vert des arbres et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur le pays avec la nuit et le vent du nord.
Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque son intérêt l’exigeait.
Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de sa sœur, et dit:
—Ecoute, Fanny.
Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.
Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient d’hériter. Douze ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.
La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité, qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.
Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître. C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin, mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe trouvaient enfin un écho.
Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient d’abuser de ce qu’ils devineraient?