Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant! Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si, mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante, songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?»

Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien.

Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait pas!

—Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse fille avec mépris.

Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu; elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que jamais, avouer son passé? Elle finit par se résoudre à tout dire à M. Pommier, sous le sceau du secret.

Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après, son prétendant mourait.

Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non.

Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les retenir.

La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du matin. Toute la maison en vibra.

Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière fois dans son lit, et s’endormit.