Je trouvai le plan excellent. Nous prîmes donc une bonne gorgée d’air au carreau brisé, pour en avoir jusqu’au bout. Puis nous nous penchâmes sur le fromage mortel et saisîmes la caisse en dessous. Thompson balança. «Tout est prêt.» Et nous partîmes avec toute notre énergie. Mais Thompson glissa et s’étala, le nez sur le fromage. Il en perdit la respiration. Je le vis haleter convulsivement, puis se précipiter vers la porte qu’il secoua, cherchant de l’air, et me disant d’une voix rauque: «Vite, vite, laissez-moi passer. Je meurs. Laissez-moi passer!» Une fois sur la plate-forme, au vent froid, je m’assis et lui tins la tête. Il reprit ses sens. Bientôt il dit:

—«Croyez-vous que nous ayons porté loin le général?»

Je dis que non. Nous l’avions à peine vu remuer.

—«Bon, voilà une idée abandonnée. Il nous faut trouver autre chose. Il se trouve bien où il est, je suppose. Et si c’est sa façon de penser, et s’il a mis dans sa tête de ne pas être dérangé, il en viendra à ses fins. Il vaut mieux le laisser tranquille, aussi longtemps qu’il voudra. Il a tous les atouts dans son jeu. Et alors il tombe sous les sens qu’à vouloir contrarier ses idées on sera toujours battu.»

Nous ne pouvions cependant rester dehors dans cette tempête furieuse. Nous serions morts de froid. Il fallut donc rentrer et fermer la porte, et souffrir, et nous succéder à la vitre brisée de la fenêtre. Cependant, comme nous venions de quitter une station où nous avions eu un court arrêt, Thompson entra tout joyeux en s’écriant:

—«Tout va bien. Je crois que nous tenons le commodore, cette fois. Il me semble que j’ai mis la main sur l’arme qu’il faut pour le battre.»

C’était de l’acide phénique. Il en avait un bidon. Il en répandit partout, autour de nous, il inonda la caisse à fusils, le fromage et tout. Puis nous nous assîmes, pleins d’espoir. Ce ne fut pas long. Les deux parfums s’amalgamèrent, et alors, oui,—rapidement nous précipitâmes-nous vers la porte. Une fois dehors, Thompson s’essuya le front avec son mouchoir, et dit d’une voix défaillante:

—«Tout est inutile. Nous ne pouvons rien contre lui. Il se sert de tout ce dont nous essayons pour le modifier, lui donne son parfum et nous le renvoie. Capitaine, il est cent fois plus terrible maintenant qu’au commencement. Je n’ai jamais vu personne s’échauffer ainsi à la besogne et y mettre un si infernal intérêt. Non, Monsieur, jamais, depuis que je voyage sur la ligne. Et j’en ai transporté plus d’un, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire.»

Nous rentrâmes, avant d’être tout à fait gelés. Mais on ne pouvait y tenir. Dès ce moment, nous ne fîmes que courir du dedans au dehors et réciproquement, alternativement gelés, chauffés, suffoqués. Au bout d’une heure vint une autre station. Au départ Thompson entra avec un sac et dit:

—«Capitaine, je vais essayer autre chose. C’est la dernière tentative. Si nous n’en venons pas à bout cette fois, nous n’avons plus qu’à jeter l’éponge et à nous retirer de la lutte. Essayons.»