Mon angoisse devenait de la frénésie. A la fin, je fis ce que tout le monde a fait, depuis Adam, en pareil cas. Je décidai de jeter quelque chose. Je cherchai au bas du lit, et trouvai mes souliers de marche, puis je m’assis dans le lit, et attendis, afin de situer le bruit exactement. Je ne pus y parvenir. Il était aussi peu situable qu’un cri de grillon. On croit toujours qu’il est là où il n’est pas. Je lançai donc un soulier au hasard, avec une vigueur sournoise. Le soulier frappa le mur au-dessus du lit d’Harris et tomba sur lui. Je ne pouvais pas supposer qu’il irait si loin. Harris s’éveilla, et je m’en réjouis, jusqu’au moment où je m’aperçus qu’il n’était pas en colère. Alors je fus désolé. Il se rendormit rapidement, ce qui me fit plaisir. Mais aussitôt le grignotement recommença, ce qui renouvela ma fureur. Je ne voulais pas éveiller de nouveau Harris, mais le bruit continuant me contraignit à lancer l’autre soulier. Cette fois, je brisai un miroir; il y en avait deux dans la chambre. Je choisis le plus grand, naturellement. Harris s’éveilla encore, mais n’eut aucune plainte, et je fus plus triste qu’avant. Je me résolus à subir toutes les tortures humaines plutôt que de l’éveiller une troisième fois.

La souris pourtant s’éloigna, et peu à peu je m’assoupissais, quand une horloge commença à sonner. Je comptai tous les coups, et j’allais me rendormir quand une autre horloge sonna. Je comptai. Alors les deux anges du grand carillon de l’hôtel de ville se mirent à lancer de leurs longues trompettes des sons riches et mélodieux. Je n’avais jamais ouï de notes plus magiques, plus mystérieuses, plus suaves. Mais quand ils se mirent à sonner les quarts d’heure, je trouvai la chose exagérée. Chaque fois que je m’assoupissais un moment, un nouveau bruit m’éveillait. Chaque fois que je m’éveillais, je faisais glisser la couverture, et j’avais à me pencher jusqu’au sol pour la rattraper.

A la fin, tout espoir de sommeil s’enfuit. Je dus reconnaître que j’étais décidément et désespérément éveillé. Tout à fait éveillé, et en outre j’étais fiévreux et j’avais soif. Après être resté là à me tourner et me retourner aussi longtemps que je pus, il me vint l’idée excellente de me lever, de m’habiller, de sortir sur la grande place pour prendre un bain rafraîchissant dans le bassin de la fontaine, et attendre le matin en fumant et en rêvant.

Je pensais pouvoir m’habiller dans l’obscurité sans éveiller Harris. J’avais exilé mes souliers au pays de la souris, mais les pantoufles suffisaient, pour une nuit d’été. Je me levai donc doucement, et je trouvai graduellement tous mes effets, sauf un de mes bas. Je ne pouvais tomber sur sa trace, malgré tous mes efforts. Il me le fallait, cependant. Je me mis donc à quatre pattes et m’avançai à tâtons, une pantoufle au pied, l’autre dans la main, scrutant le plancher, mais sans résultat. J’élargis le cercle de mon excursion et continuai à chercher en tâtonnant. A chaque fois que se posait mon genou, comme le plancher craquait! Et quand je me heurtais au passage contre quelque objet, il me semblait que le bruit était trente-cinq ou trente-six fois plus fort qu’en plein jour. Dans ce cas-là, je m’arrêtais et retenais ma respiration pour m’assurer qu’Harris ne s’était pas éveillé, puis je continuais à ramper. J’avançais de côté et d’autre, sans pouvoir trouver le bas. Je ne rencontrais absolument pas autre chose que des meubles. Je n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de meubles dans la chambre au moment où je vins me coucher. Mais il en grouillait partout maintenant, spécialement des chaises. Il y avait des chaises à tous les endroits. Deux ou trois familles avaient-elles emménagé, dans l’intervalle? Et jamais je ne découvrais une de ces chaises à temps, mais je les frappais toujours en plein et carrément de la tête. Mon irritation grandissait, et tout en rampant de côté et d’autre, je commençais à faire à voix basse d’inconvenantes réflexions.

Finalement, dans un violent accès de fureur, je décidai de sortir avec un seul bas. Je me levai donc et me dirigeai, à ce que je pensais, vers la porte, et soudain je vis devant moi mon image obscure et spectrale dans la glace que je n’avais pas brisée. Cette vue m’arrêta la respiration un moment. Elle me prouva aussi que j’étais perdu et ne soupçonnais pas où je pouvais être. Cette pensée me chagrina tellement que je dus m’asseoir sur le plancher et saisir quelque chose pour éviter de faire éclater le plafond sous l’explosion de mes sentiments. S’il n’y avait eu qu’un miroir, peut-être aurait-il pu me servir à m’orienter. Mais il y en avait deux, et c’était comme s’il y en avait eu mille. D’ailleurs, ils étaient placés sur les deux murs opposés. J’apercevais confusément la lueur des fenêtres, mais dans la situation résultant de mes tours et détours, elles se trouvaient exactement là où elles n’auraient pas dû être, et ne servaient donc qu’à me troubler au lieu de m’aider à me retrouver.

Je fis un mouvement pour me lever, et je fis tomber un parapluie. Il heurta le plancher, dur, lisse, nu, avec le bruit d’un coup de pistolet. Je grinçai des dents et retins ma respiration. Harris ne remua pas. Je relevai doucement le parapluie et le posai avec précaution contre le mur. Mais à peine eus-je retiré la main que son talon glissa sous lui et qu’il tomba avec un autre bruit violent. Je me recroquevillai et j’attendis un moment, dans une rage muette. Pas de mal. Tout était tranquille. Avec le soin le plus scrupuleux et le plus habile, je redressai le parapluie une fois de plus, retirai la main... et il tomba de nouveau.

J’ai reçu une éducation excellente, mais si la chambre n’avait pas été plongée dans une sombre, solennelle et effrayante tranquillité, j’aurais sûrement proféré une de ces paroles qu’on n’eût pu mettre dans un livre de l’école du dimanche sans en compromettre la vente. Si mes facultés mentales n’avaient été depuis longtemps réduites à néant par l’épuisement où je me trouvais, je n’aurais pas essayé une minute de faire tenir un parapluie debout, dans l’obscurité, sur un de ces parquets allemands, polis comme une glace. En plein jour, on échouerait une fois sur cinq. J’avais une consolation, pourtant: Harris demeurait calme et silencieux. Il n’avait pas bronché.

Le parapluie ne pouvait me donner aucune indication locale. Il y en avait quatre dans la chambre, et tous pareils. Je pensai qu’il serait pratique de suivre le mur, en essayant de trouver la porte. Je me levai pour commencer mon expérience, et je décrochai un tableau. Ce n’était pas un grand tableau, mais il fit plus de bruit qu’un panorama. Harris ne bougea pas: mais je compris qu’une autre tentative picturale l’éveillerait sûrement. Il valait mieux renoncer à sortir. Le mieux était de retrouver au milieu de la chambre la table ronde du roi Arthur—je l’avais déjà rencontrée plusieurs fois,—et de m’en servir comme point de départ pour une exploration vers mon lit. Si je pouvais atteindre mon lit, je retrouverais mon pot à eau, je calmerais ma soif dévorante et me coucherais. Je repartis donc à quatre pattes. J’allais plus vite de cette façon et aussi plus sûrement, sans risquer de rien renverser. Au bout d’un moment, je trouvai la table, avec ma tête, me frottai un peu le front, puis me levai et partis, les mains allongées et les doigts écartés, pour tenir mon équilibre. Je trouvai une chaise, puis le mur, puis une autre chaise, puis un sopha, puis un alpenstock, puis un autre sopha. Cela me troubla, car je pensais qu’il n’y avait qu’un sopha dans la chambre. Je regagnai la table pour m’orienter et repartir. Je trouvai quelques chaises de plus.

Il arriva maintenant, comme sans doute il était arrivé tout à l’heure, que la table, étant ronde, n’était d’aucune valeur comme base pour un départ d’exploration. Je l’abandonnai donc une fois de plus, et m’en allai au hasard à travers la solitude des chaises et des sophas. J’errai dans des pays inconnus, et fis tomber un flambeau de la cheminée. En cherchant le flambeau, je renversai un pot à eau, qui fit un fracas terrible, et je dis en moi-même: «Vous voilà enfin. Je pensais bien que vous étiez par là.» Harris murmura: «Au meurtre! Au voleur!» et ajouta: «Je suis absolument trempé.» C’était l’autre pot à eau.

Le bruit avait réveillé toute la maison. M. X... entra précipitamment dans son long vêtement de nuit, tenant un bougeoir. Le jeune Z... après lui, avec un autre bougeoir. Une procession par une autre porte avec des flambeaux et des lanternes, l’hôte et deux voyageurs allemands, en robes de chambre, ainsi qu’une femme, de chambre aussi.