Mais il faut voir le parti que l’auteur a su tirer de ces éléments, et tout ce que sa fantaisie a su y ajouter de plaisant. C’est lui qu’il faut interviewer, si nous voulons obtenir des réponses aussi effarantes que celles qu’il fait au malheureux rédacteur venu dans cette intention. Nous y apprendrons la triste aventure dont le souvenir jette un voile de deuil sur toute sa vie. Il était jumeau, et un jour, comme il était dans le bain avec son frère, un des deux a été noyé. Et on ne sait pas si c’est lui ou si c’est son frère. Quelle plus terrible incertitude pour un homme que de ne pas savoir si c’est lui ou si c’est son frère qui a survécu! Mais, attendez, Mark Twain se rappelle. «Un des deux enfants avait une marque, un grain de beauté sur la cuisse gauche. C’était moi. Cet enfant est celui qui a été noyé.»

D’autres exemples nous montreront d’une façon convaincante ce don de la logique dans l’absurde, ce contraste effarant entre la folie de l’idée et le sérieux imperturbable de la forme, qui est une des caractéristiques de l’humour.

Une définition de l’humour serait chose fort difficile. Elle a été ébauchée ailleurs. Il est plus aisé de faire comprendre par des exemples que par des règles, ce qui, par définition, échappe à toutes les règles. Nous sommes dans le domaine charmant de la fantaisie, et il y aurait un insupportable pédantisme à étudier lourdement les causes de notre plaisir. Mais comme l’humour naît presque toujours d’une antithèse, d’une opposition, c’est par contraste qu’il serait peut-être le plus facile d’indiquer ce qu’il est en réalité. C’est ainsi que l’humour se distingue des autres formes du comique, si l’on veut prendre le terme le plus général. C’est ainsi qu’il diffère de la blague, cette forme d’esprit puissante parfois, mais d’une bouffonnerie plus légère et moins convaincue. L’humour n’est pas non plus l’ironie. Il est plus sincère, et presque ingénu. C’est beaucoup moins un procédé littéraire qu’une disposition et une tournure d’esprit, et qui peut se retrouver, comme il convient, non seulement dans les paroles, mais dans les actes. Robin Hood, avec son épée, fait la rencontre d’un chaudronnier, qui n’a d’autre arme que ses deux bras. Le chaudronnier, attaqué, rosse copieusement Robin Hood, qui, charmé, lui donne cent livres. C’est un trait déconcertant, et d’une logique bizarre. C’est de l’humour en action.

Ceux qui ont cette tournure d’esprit savent toujours prendre les choses par le bon côté, et il y en a toujours un. Sam Weller se frotte les mains de plaisir, toutes les fois qu’il lui arrive quelque chose de fâcheux. Voilà enfin une occasion où il y aura du mérite à être jovial.

Mais le mérite n’est pas médiocre de développer ces antithèses et d’en tirer un amusement. C’est en cela que l’œuvre des humoristes est morale. Ils nous apprennent à sourire des petites misères de la vie, quand nous ne pouvons rien contre, au lieu de nous indigner inutilement. Suivant la parole du philosophe, le ris excessif ne convient guère à l’homme qui est mortel. Mais le sourire appartient à l’homme, et nous devons être reconnaissants à ceux qui nous font sourire, ou même rire sans grossièreté. Souhaitons, pour notre santé morale, et aussi pour notre joie, qu’il y ait des humoristes, jusqu’aux temps les plus reculés, sur notre pauvre machine ronde, ou plutôt tétraédrique, c’est-à-dire en forme de toupie, puisque, d’après les dernières découvertes, il paraît que c’est la forme qu’elle présente en réalité.

Gabriel de Lautrec.

MA MONTRE
PETITE HISTOIRE INSTRUCTIVE

Ma belle montre neuve avait marché dix-huit mois, sans avance ni retard, sans aucune perturbation dans quelque partie que ce fût de son mécanisme, sans arrêt. J’avais fini par la regarder comme infaillible dans ses jugements sur le temps, et par considérer sa constitution et son anatomie comme impérissables. Mais un jour, une nuit plutôt, je la laissai tomber. Je m’affligeai de cet accident, où je vis le présage d’un malheur. Toutefois, peu à peu je me rassurai et chassai mes pressentiments superstitieux. Pour plus de sûreté, néanmoins, je la portai chez le principal horloger de la ville, afin de la faire régler. Le chef de l’établissement la prit de mes mains et l’examina avec attention. Alors il dit: «Elle est de quatre minutes en retard. Le régulateur doit être poussé en avant.» J’essayai de l’arrêter, de lui faire comprendre que ma montre marchait à la perfection. Mais non.

Tous les efforts humains ne pouvaient empêcher ma montre d’être en retard de quatre minutes, et le régulateur dut être poussé en avant. Et ainsi, tandis que je trépignais autour de lui, dans l’angoisse, et le suppliais de laisser ma pauvre montre en repos, lui, froidement et tranquillement, accomplissait l’acte infâme. Ma montre, naturellement, commença à avancer. Elle avança tous les jours davantage. Dans l’espace d’une semaine, elle fut atteinte d’une fièvre furieuse, et son pouls monta au chiffre de cent cinquante battements à la minute. Au bout de deux mois elle avait laissé loin derrière elle les meilleurs chronomètres de la ville et était en avance sur l’almanach d’un peu plus de treize jours. Elle était déjà au milieu de novembre, jouissant des charmes de la neige, qu’octobre n’avait pas encore fait ses adieux. J’étais en avance sur mon loyer, sur mes paiements, sur toutes les choses semblables, de telle façon que la situation devenait insupportable. Je dus la porter chez un horloger pour la faire régler de nouveau.

Celui-ci me demanda si ma montre avait été déjà réparée. Je dis que non, qu’elle n’en avait jamais eu besoin. Il me lança un regard de joie mauvaise, et immédiatement ouvrit la montre. Puis, s’étant logé dans l’œil un diabolique instrument en bois, il regarda l’intérieur du mécanisme. «La montre demande impérieusement à être nettoyée et huilée, dit-il. Ensuite nous la réglerons. Vous pouvez revenir dans huit jours.» Une fois nettoyée et huilée, puis bien réglée, ma montre se mit à marcher, lentement, comme une cloche qui sonne à intervalles longs et réguliers. Je commençai à manquer les trains, je fus en retard pour mes paiements. Je laissai passer l’heure de mes rendez-vous. Ma montre m’accordait gracieusement deux ou trois jours de délai pour mes échéances et ensuite me laissait protester. J’en arrivai graduellement à vivre la veille, puis l’avant-veille et ainsi de suite, et peu à peu je m’aperçus que j’étais abandonné solitaire le long de la semaine passée, tandis que le monde vivant disparaissait à ma vue. Il me sembla ressentir au fond de mon être une sympathie naissante pour la momie du Muséum et un vif désir d’aller m’entretenir avec elle sur les dernières nouvelles. Je dus retourner chez un horloger.