Un jeune homme de noble allure, vêtu, des pieds à la tête, d’une armure de chevalier, répondit: «Parlez, mon père.»
«Ma fille, le temps est venu de révéler le mystère qui pesa sur toute votre jeunesse. Ce mystère a sa source dans les faits que je vais aujourd’hui vous exposer. Mon frère Ulrich est le grand-duc de Brandenbourg. Notre père, à son lit de mort, décida que, si Ulrich n’avait pas d’héritier mâle, la succession reviendrait à ma branche, à condition que j’eusse un fils. En outre, au cas où ni l’un ni l’autre n’aurait de fils, mais aurait des filles seulement, l’héritage reviendrait à la fille d’Ulrich, si elle pouvait prouver un nom sans tache, sinon, ma fille serait l’héritière, pourvu qu’elle témoignât d’une conduite irréprochable. Ainsi, ma vieille femme et moi, nous priâmes avec ferveur pour obtenir la faveur d’un fils. Mais nos prières furent vaines. Vous naquîtes. J’étais désolé. Je voyais la richesse m’échapper, le songe splendide s’évanouir. Et j’avais eu tant d’espoir! Ulrich avait vécu cinq ans dans les liens du mariage, et sa femme ne lui avait donné aucun héritier de sexe quelconque.
«Mais, attention, me dis-je, tout n’est pas perdu. Un plan sauveur se dessinait dans mon esprit. Vous étiez née à minuit. Seuls le médecin, la nourrice, et six servantes savaient votre sexe. Je les fis pendre successivement en moins d’une heure de temps. Au matin, tous les habitants de la baronnie devinrent fous de joie en apprenant par les hérauts qu’un fils était né à Klugenstein, un héritier au puissant Brandenbourg! Et le secret a été bien gardé. Votre propre tante maternelle vous a nourrie, et jusqu’à maintenant nous n’avons eu aucune crainte...
«Quand vous aviez déjà dix ans, une fille naquit à Ulrich. Nous fûmes peinés, mais nous espérâmes dans le secours de la rougeole, des médecins ou autres ennemis naturels de l’enfance. Hélas! nous fûmes désappointés. Elle grandit et prospéra, le ciel la maudisse! Peu importe. Nous sommes tranquilles. Car, ha! ha! n’avons-nous pas un fils? Notre fils n’est-il pas le futur duc? Notre bien-aimé Conrad, n’est-ce pas exact? Car femme de vingt-huit ans que vous êtes, mon enfant, jamais un autre nom ne vous fut donné.
«Maintenant, voici le temps où la vieillesse s’est appesantie sur mon frère et il s’affaiblit. Le fardeau de l’État pèse lourdement sur lui, aussi veut-il que vous alliez le rejoindre et prendre les fonctions de duc, en attendant d’en avoir le nom. Vos serviteurs sont prêts. Vous partez ce soir.
«Écoutez-moi bien. Rappelez-vous chacun de mes mots. Il existe une loi aussi vieille que la Germanie, que si une femme s’assied un seul instant sur le grand trône ducal avant d’avoir été dûment couronnée en présence du peuple, elle mourra. Ainsi, retenez mes paroles. Affectez l’humilité. Prononcez vos jugements du siège du premier ministre, qui est placé au pied du trône. Agissez ainsi jusqu’au jour où vous serez couronnée et sauve. Il est peu probable que votre sexe soit jamais découvert, cependant il est sage de garder toutes les précautions possibles dans cette traîtreuse vie terrestre.
—«O mon père! c’est donc pour cela que ma vie tout entière est un mensonge! Pourquoi faut-il que je dépouille mon inoffensive cousine de ses droits? Épargnez-moi, mon père, épargnez votre enfant!»
—«Quoi! méchante! Voilà ma récompense pour la haute fortune que je vous ai préparée! Par les os de mon père, vos pleurnicheries sentimentales s’accordent mal avec mon humeur. Partez pour aller trouver le duc immédiatement et prenez garde de contrarier mes projets.»
Telle fut la conversation. Qu’il suffise de savoir que les prières, les supplications et les pleurs de l’aimable enfant furent inutiles. Ni cela ni rien ne pouvait toucher l’obstiné vieux seigneur de Klugenstein. Et ainsi, enfin, le cœur gros, la jeune fille vit les portes du château se fermer derrière elle, et se trouva, chevauchant dans la nuit, entourée d’une troupe armée de chevaliers vassaux, et d’une brave suite de serviteurs.
Après le départ de sa fille, le vieux baron demeura quelques minutes silencieux, puis se tournant vers sa femme triste, il dit: