—«Oui, mon vieux, dit le pauvre squelette, les faits sont tels que je vous les ai exposés. Deux de ces vieux cimetières, celui où je résidais, et un autre, plus éloigné, ont été délibérément abandonnés par nos descendants actuels, depuis qu’on n’y enterre plus. Sans parler du déconfort ostéologique qui en résulte,—et il est difficile de n’en pas parler en cette saison pluvieuse,—le présent état de choses est ruineux pour les objets mobiliers. Il faut nous résoudre à partir ou à voir nos effets abîmés et détruits complètement. Vous aurez peine à le croire, c’est pourtant la vérité: il n’y a pas un seul cercueil en bon état parmi toutes mes connaissances. C’est un fait absolu. Je ne parle pas des gens du commun, qui viennent ici dans une boîte en sapin posée sur un brancard; mais de ces cercueils fashionables, montés en argent, vrais monuments qui voyagent sous des panaches de plumes noires en tête d’une procession et peuvent choisir leur caveau. Je parle de gens comme les Jarvis, les Bledso, les Burling et autres. Ils sont tous à peu près ruinés. Ils tenaient ici le haut du pavé. Maintenant, regardez-les. Réduits à la stricte misère. Un des Bledso a vendu dernièrement son marbre à un ancien cafetier contre quelques copeaux secs pour mettre sous sa tête. Je vous jure que le fait est significatif. Il n’y a rien qui pour un cadavre ait autant de prix que son monument. Il aime à relire l’inscription. Il passe des heures à songer sur ce qui est dit de lui; vous pouvez en voir qui demeurent des nuits assis sur la haie, se délectant à cette lecture. Une épitaphe ne coûte pas cher, et procure à un pauvre diable un tas de plaisirs après sa mort, surtout s’il a été malheureux vivant. Je voudrais qu’on en usât davantage. Maintenant, je ne me plains pas, mais je crois, en confidence, que ce fut un peu honteux de la part de mes descendants de ne me donner que cette vieille plaque de pierre, d’autant plus que l’inscription n’était guère flatteuse. Il y avait ces mots écrits:
«Il a eu la récompense qu’il méritait.»
Je fus très fier, au premier abord, mais avec le temps, je remarquai que lorsqu’un de mes vieux amis passait par là, il posait son menton sur la grille, allongeait la face, et se mettait à rire silencieusement, puis s’éloignait, d’un air confortable et satisfait. J’ai effacé l’inscription pour faire pièce à ces vieux fous. Mais un mort est toujours orgueilleux de son monument. Voilà que viennent vers nous une demi-douzaine de Jarvis, portant la pierre familiale. Et Smithers vient de passer, il y a quelques minutes, avec des spectres embauchés pour porter la sienne.—Eh! Higgins! bonjour, mon vieux!—C’est Meredith Higgins,—mort en 1844,—un voisin de tombe, vieille famille connue,—sa bisaïeule était une Indienne—je suis dans les termes les plus intimes avec lui.—Il n’a pas entendu, sans quoi il m’aurait bien répondu. J’en suis désolé. J’aurais été ravi de vous présenter. Il eût fait votre admiration. C’est le plus démoli, le plus cassé, le plus tors vieux squelette que vous ayez jamais vu, mais plein d’esprit. Quand il rit, vous croiriez qu’on râcle deux pierres l’une sur l’autre, et il s’arrête régulièrement avec un cri aigu qui imite à s’y méprendre le grincement d’un clou sur un carreau.—Hé! Jones!—C’est le vieux Colombus Jones. Son linceul a coûté quatre cents dollars. Le trousseau entier, monument compris, deux mille sept cents. C’était au printemps de 1826. Une somme énorme pour ce temps-là. Des morts vinrent de partout, depuis les monts Alleghanies, par curiosité. Le bonhomme qui occupait le tombeau voisin du mien se le rappelle parfaitement. Maintenant regardez cet individu qui s’avance avec une planche à épitaphe sous le bras. Il lui manque un os de la jambe au-dessus du genou. C’est Barstow Dalhousie. Après Colombus Jones, c’était la personne la plus somptueusement mise qui entra dans notre cimetière. Nous partons tous. Nous ne pouvons pas supporter la manière dont nous traitent nos descendants. Ils ouvrent de nouveaux cimetières, mais nous abandonnent à notre ignominie. Ils entretiennent les rues, mais ne font jamais de réparations à quoi que ce soit qui nous concerne ou nous appartienne. Regardez ce mien cercueil. Je puis vous assurer que dans son temps c’était un meuble qui aurait attiré l’attention dans n’importe quel salon de la ville. Vous pouvez le prendre si vous voulez. Je ne veux pas faire les frais de remise à neuf. Mettez-y un autre fond, changez une partie du dessus, remplacez la bordure du côté gauche, et vous aurez un cercueil presque aussi confortable que n’importe quel objet analogue. Ne me remerciez point. Ce n’est pas la peine. Vous avez été civil envers moi, et j’aimerais mieux vous donner tout ce que je possède que de paraître ingrat. Ce linceul est lui aussi quelque chose de charmant dans l’espèce. Si vous le désirez... Non... très bien... comme vous voudrez... Je ne disais cela que par correction et générosité. Il n’y a rien de bas chez moi. Au revoir, mon cher. Je dois partir. Il se peut que j’aie un bon bout de chemin à faire cette nuit, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis en route pour l’exil et que je ne dormirai jamais plus dans ce vieux cimetière décrépit. J’irai jusqu’à ce que je rencontre un séjour convenable, quand même je devrais marcher jusqu’à New-Jersey. Tous les gars s’en vont. La décision a été prise en réunion publique, la nuit dernière, d’émigrer, et au lever du soleil il ne restera pas un os dans nos vieilles demeures. De pareils cimetières peuvent convenir à mes amis les vivants, mais ils ne conviennent pas à la dépouille mortelle qui a l’honneur de faire ces remarques. Mon opinion est l’opinion générale. Si vous en doutez, allez voir comment les spectres qui partent ont laissé les choses en quittant. Ils ont été presque émeutiers dans leurs démonstrations de dégoût. Hé là!—Voilà quelques-uns des Bledso; si vous voulez me donner un coup de main pour mon marbre, je crois bien que je vais rejoindre la compagnie et cheminer cahin-caha avec eux.—Vieille famille puissamment respectable, les Bledso. Ils ne sortaient jamais qu’avec six chevaux attelés à leur corbillard, et tout le tralala, il y a cinquante ans, quand je me promenais dans ces rues de jour. Au revoir, mon vieux.»
Et avec sa pierre sur l’épaule, il rejoignit la procession effrayante, traînant derrière lui son cercueil en lambeaux, car bien qu’il me pressât si chaleureusement de l’accepter, je refusai absolument son hospitalité. Je suppose que durant deux bonnes heures ces lugubres exilés passèrent, castagnettant, chargés de leurs affreux bagages, et, tout le temps je restai assis, à les plaindre. Un ou deux des plus jeunes et des moins démolis s’informaient des trains de nuit, mais les autres paraissaient ignorants de ce mode de voyager, et se renseignaient simplement sur les routes publiques allant à telle ou telle ville, dont certaines ne sont plus sur les cartes maintenant, et en disparurent, et de la terre, il y a trente ans, et dont certaines jamais n’ont existé que sur les cartes, et d’autres, plus particulières, seulement dans les agences de terrains à constructions futures.—Et ils questionnaient sur l’état des cimetières dans ces villes, et sur la réputation des citoyens au point de vue de leur respect pour les morts.
Tout cela m’intéressait profondément et excitait aussi ma sympathie pour ces pauvres gens sans maison. Tout cela me paraissait réel, car je ne savais pas que ce fût un rêve. Aussi j’exprimai à l’un de ces errants en linceul une idée qui m’était venue en tête, de publier un récit de ce curieux et très lamentable exode. Je lui avouai en outre que je ne saurais le décrire fidèlement, et juste suivant les faits, sans paraître plaisanter sur un sujet grave, et montrer une irrévérence à l’égard des morts, qui choquerait et affligerait, sans doute, leurs amis survivants.—Mais cet aimable et sérieux débris de ce qui fut un citoyen se pencha très bas sur mon seuil et murmura à mon oreille:
—«Que cela ne vous trouble pas. La communauté qui peut supporter des tombeaux comme ceux que nous quittons peut supporter quoi que l’on dise sur l’abandon et l’oubli où l’on laisse les morts qui y sont couchés.»
Au moment même, un coq chanta. Et le cortège fantastique s’évanouit, ne laissant derrière lui ni un os ni un haillon. Je m’éveillai et me trouvai couché avec la tête hors du lit penchée à un angle considérable. Cette position est excellente pour avoir des rêves enfermant une morale, mais aucune poésie[C].
SUR LA DÉCADENCE DANS L’ART DE MENTIR
(Essai lu et présenté à une réunion du Cercle d’Histoire et d’Antiquité, à Hartford.)
Tout d’abord, je ne prétends pas avancer que la coutume de mentir ait souffert quelque décadence ou interruption. Non, car le mensonge, en tant que vertu et principe, est éternel. Le mensonge, considéré comme une récréation, une consolation, un refuge dans l’adversité, la quatrième grâce, la dixième muse, le meilleur et le plus sûr ami de l’homme, est immortel et ne peut disparaître de la terre tant que ce Cercle existera. Mes doléances ont trait uniquement à la décadence dans l’art de mentir. Aucun homme de haute intelligence et de sentiments droits ne peut considérer les mensonges lourds et laids de nos jours sans s’attrister de voir un art noble ainsi prostitué. En présence de vous, vétérans, j’aborde naturellement le sujet avec circonspection. C’est comme si une vieille fille voulait donner des conseils de nourrice aux matrones d’Israël. Il ne me conviendrait pas de vous critiquer, messieurs; vous êtes presque tous mes aînés,—et mes supérieurs à ce point de vue. Ainsi, que je vous paraisse le faire ici ou là, j’ai la confiance que ce sera presque toujours plutôt pour admirer que pour contredire. Et vraiment, si le plus beau des beaux-arts avait été partout l’objet du même zèle, des mêmes encouragements, de la même pratique consciencieuse et progressive, que ce Cercle lui a dévoués, je n’aurais pas besoin de proférer cette plainte ou de verser un seul pleur. Je ne dis point cela pour flatter. Je le dis dans un esprit de juste et loyale appréciation. (J’avais l’intention, à cet endroit, de citer des noms et des exemples à l’appui, mais des conseils dont je devais tenir compte m’ont poussé à ne pas faire de personnalités et à m’en tenir au général.)
Aucun fait n’est établi plus solidement que celui-ci: Il y a des circonstances où le mensonge est nécessaire. Il s’ensuit, sans qu’il soit nécessaire de l’ajouter, qu’il est alors une vertu. Aucune vertu ne peut atteindre son point de perfection sans une culture soigneuse et diligente. Il va donc sans dire que celle-là devrait être enseignée dans les écoles publiques, au foyer paternel, et même dans les journaux. Quelle chance peut avoir un menteur ignorant et sans culture, en face d’un menteur instruit et d’expérience? Quelle chance puis-je avoir, par exemple, contre M. Per..., contre un homme de loi? Ce qu’il nous faut, c’est un mensonge judicieux. Je pense parfois qu’il serait même meilleur et plus sûr de ne pas mentir du tout que de mentir d’une façon peu judicieuse. Un mensonge maladroit, non scientifique, est souvent aussi fâcheux qu’une vérité.