Le mensonge est universel. Nous mentons tous. Nous devons tous mentir. Donc la sagesse consiste à nous entraîner soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, et non pas dans un nuisible, à mentir pour le bien d’autrui, non pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, non par cruauté, par méchanceté, par malice, à mentir aimablement et gracieusement, et non pas avec gaucherie et grossièreté, à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon détournée et tortueuse, avec un air effrayé, comme si nous étions honteux de notre rôle cependant très noble. Ainsi nous affranchirons-nous de la fâcheuse et nuisible vérité qui infeste notre pays. Ainsi serons-nous grands, bons, et beaux, et dignes d’habiter un monde où la bienveillante nature elle-même ment toujours, excepté quand elle promet un temps exécrable. Ainsi..., mais je ne suis qu’un novice et qu’un faible apprenti dans cet art. Je ne puis en remontrer aux membres de ce Cercle.
Pour parler sérieusement, il me paraît très opportun d’examiner sagement à quels mensonges il est préférable et plus avantageux de s’adonner, puisque nous devons tous mentir et que nous mentons tous en effet, et de voir quels mensonges il est au contraire préférable d’éviter. C’est un soin, que je puis, me semble-t-il, remettre en toute confiance aux mains de ce Cercle expérimenté, de cette sage assemblée dont les membres peuvent être, et sans flatterie déplacée, appelés de vieux routiers dans cet art.
LE MARCHAND D’ÉCHOS
Pauvre et piteux étranger! Il y avait, dans son attitude humiliée, son regard las, ses vêtements, du bon faiseur, mais en ruines, quelque chose qui alla toucher le dernier germe de pitié demeurant encore, solitaire et perdu, dans la vaste solitude de mon cœur. Je vis bien, pourtant, qu’il avait un portefeuille sous le bras, et je me dis: Contemple. Le Seigneur a livré son fidèle aux mains d’un autre commis voyageur.
D’ailleurs, ces gens-là trouvent toujours moyen de vous intéresser. Avant que j’aie su comment il s’y était pris, celui-ci était en train de me raconter son histoire, et j’étais tout attentif et sympathique. Il me fit un récit dans ce genre:
—«J’ai perdu, hélas! mes parents, que j’étais encore un innocent petit enfant. Mon oncle Ithuriel me prit en affection, et m’éleva comme son fils. C’était mon seul parent dans le vaste monde, mais il était bon, riche et généreux. Il m’éleva dans le sein du luxe. Je ne connus aucun désir que l’argent peut satisfaire.
«Entre temps, je pris mes grades, et partis avec deux serviteurs, mon chambellan et mon valet, pour voyager à l’étranger. Pendant quatre ans, je voltigeai d’une aile insoucieuse à travers les jardins merveilleux de la plage lointaine, si vous permettez cette expression à un homme dont la langue fut toujours inspirée par la poésie. Et vraiment je parle ainsi avec confiance, et je suis mon goût naturel, car je perçois par vos yeux que, vous aussi, Monsieur, êtes doué du souffle divin. Dans ces pays lointains, je goûtai l’ambroisie charmante qui féconde l’âme, la pensée, le cœur. Mais, plus que tout, ce qui sollicita mon amour naturel du beau, ce fut la coutume en faveur, chez les gens riches de ces contrées, de collectionner les raretés élégantes et chères, les bibelots précieux; et, dans une heure maudite, je cherchai à entraîner mon oncle Ithuriel sur la pente de ce goût et de ce passe-temps exquis.
«Je lui écrivais et lui parlais d’un gentleman qui avait une belle collection de coquillages, d’un autre et de sa collection unique de pipes en écume. Je lui contais comme quoi tel gentleman avait une collection d’autographes indéchiffrables, propres à élever et former l’esprit, tel autre, une collection inestimable de vieux chines, tel autre, une collection enchanteresse de timbres-poste. Et ainsi de suite. Mes lettres, bientôt, portèrent fruit. Mon oncle se mit à chercher ce qu’il pourrait bien collectionner. Vous savez, sans doute, avec quelle rapidité un goût de ce genre se développe. Le sien devint une fureur, que j’en étais encore ignorant. Il commença à négliger son grand commerce de porcs. Bientôt, il se retira complètement, et au lieu de prendre un agréable repos, il se consacra avec rage à la recherche des objets curieux. Sa fortune était considérable. Il ne l’épargna pas. Il rechercha d’abord les clochettes de vache. Il eut une collection qui remplissait cinq grands salons, et comprenait toutes les différentes sortes de clochettes de vache qu’on eût jamais inventées,—excepté une. Celle-là, un vieux modèle, dont un seul spécimen existait encore, était la propriété d’un autre collectionneur. Mon oncle offrit des sommes énormes pour l’avoir, mais l’autre ne voulut jamais la vendre. Vous savez sûrement la suite forcée. Un vrai collectionneur n’attache aucun prix à une collection incomplète. Son grand cœur se brise, il vend son trésor, et tourne sa pensée vers quelque champ d’exploration qui lui paraît vierge encore.
«Ainsi fit mon oncle. Il essaya d’une collection de briques. Après en avoir empilé un lot immense et d’un intense intérêt, la difficulté précédente se représenta. Son grand cœur se rebrisa. Il se débarrassa de l’idole de son âme au profit du brasseur retiré qui possédait la brique manquante. Il essaya alors des haches en silex et des autres objets remontant à l’homme préhistorique. Mais, incidemment, il découvrit que la manufacture d’où le tout provenait fournissait à d’autres collectionneurs dans d’aussi bonnes conditions qu’à lui. Il rechercha dès lors les inscriptions aztèques, et les baleines empaillées. Nouvel insuccès, après des fatigues et des frais incroyables. Au moment où sa collection paraissait parfaite, une baleine empaillée arriva du Groenland, et une inscription aztèque du Condurado, dans l’Amérique Centrale, qui réduisaient à zéro tous les autres spécimens. Mon oncle fit toute la diligence pour s’assurer ces deux joyaux. Il put avoir la baleine, mais un autre amateur prit l’inscription. Un Condurado authentique, peut-être le savez-vous, est un objet de telle valeur que, lorsqu’un collectionneur s’en est procuré un, il abandonnera plutôt sa famille que de s’en dessaisir. Mon oncle vendit donc et vit ses richesses fuir sans espoir de retour. Dans une seule nuit, sa chevelure de charbon devint blanche comme la neige.
«Alors, il se prit à réfléchir. Il savait qu’un nouveau désappointement le tuerait. Il se décida à choisir, pour sa prochaine expérience, quelque chose qu’aucun autre homme ne collectionnât. Il pesa soigneusement sa décision dans son esprit, et une fois de plus descendit en lice, cette fois pour faire collection d’échos.»