La plus étrange chose arriva à Jim, le jour qu’il était allé, un dimanche, faire une promenade en bateau. Il ne fut pas du tout noyé. Une autre fois, il fut surpris par l’orage, pendant qu’il pêchait, toujours un dimanche, et ne fut pas foudroyé. Eh bien! Vous pouvez consulter et consulter d’un bout jusqu’à l’autre, et d’ici au prochain Christmas, tous les livres de l’école du dimanche, sans rencontrer chose pareille. Vous trouverez que les méchants garçons qui vont en bateau le dimanche sont invariablement noyés, et que tous les méchants garçons qui sont surpris par un orage en train de pêcher un dimanche sont infailliblement foudroyés. Les bateaux porteurs de méchants garçons, le dimanche, chavirent toujours. Et l’orage éclate toujours quand les méchants petits garçons vont à la pêche ce jour-là. Comment Jim toujours échappa demeure pour moi un mystère.

Il y avait dans la vie de Jim quelque chose de magique. C’est sans doute la raison. Rien ne pouvait lui nuire. Il donna même à un éléphant de la ménagerie un paquet de tabac au lieu de pain, et l’éléphant, avec sa trompe, ne lui cassa pas la tête. Il alla fouiller dans l’armoire pour trouver la bouteille de pippermint, et ne but pas par erreur du vitriol. Il déroba le fusil de son père et s’en alla chasser le jour du sabbat; le fusil n’éclata pas en lui emportant trois ou quatre doigts. Il donna à sa petite sœur un coup de poing sur la tempe, dans un accès de colère, elle ne languit pas malade pendant tout un long été, pour mourir enfin avec sur les lèvres de douces paroles de pardon qui redoublèrent l’angoisse dans le cœur brisé du criminel—non. Elle n’eut rien. Il s’échappa pour aller au bord de la mer, et ne revint pas se trouvant triste et solitaire au monde, tous ceux qu’il aimait endormis dans la paix du cimetière, et la maison de son enfance avec la treille de vigne tombée en ruines et démolie. Pas du tout. Il revint chez lui aussi ivre qu’un tambour et fut conduit au poste à peine arrivé.

Et il grandit et se maria, et eut de nombreux enfants. Et il fendit la tête à tous, une nuit, à coup de hache, et s’enrichit par toutes sortes de fourberies et de malhonnêtetés. Et à l’heure actuelle, c’est le plus infernal damné chenapan de son village natal, il est universellement respecté, et fait partie du parlement.

HISTOIRE DU BON PETIT GARÇON

Il y avait une fois un bon petit garçon du nom de Jacob Blivens. Il obéissait toujours à ses parents quelque absurdes et déraisonnables que fussent leurs ordres. Il apprenait exactement ses leçons, et n’était jamais en retard à l’école du dimanche. Il ne voulait pas jouer au croquet, même aux heures où son jugement austère lui disait que c’était l’occupation la plus convenable. C’était un enfant si étrange qu’aucun des autres petits garçons ne pouvait l’entraîner. Il ne mentait jamais, quelque utilité qu’il y eût. Il disait simplement que le mensonge était un péché, et cela suffisait. Enfin il était si honnête qu’il en devenait absolument ridicule. Ses bizarres façons d’agir dépassaient tout. Il ne jouait pas aux billes le dimanche, il ne cherchait pas des nids, il ne donnait pas des sous rougis au feu aux singes des joueurs d’orgue. Il ne semblait prendre intérêt à aucune espèce d’amusement raisonnable. Les autres garçons essayaient de se rendre compte de son naturel, et d’arriver à le comprendre, mais ils ne pouvaient parvenir à aucune conclusion satisfaisante. Comme j’ai déjà dit, ils se faisaient seulement une sorte de vague idée qu’il était «frappé». Aussi l’avaient-ils pris sous leur protection, et ne permettaient pas qu’on lui fît du mal.

Ce bon petit garçon lisait tous les livres de l’école du dimanche. C’était son plus grand plaisir. C’est qu’il croyait fermement à la réalité de toutes les histoires qu’on y racontait sur les bons petits garçons. Il avait une confiance absolue dans ces récits. Il désirait vivement rencontrer un de ces enfants, quelque jour, en chair et en os, mais il n’eut jamais ce bonheur. Peut-être que tous étaient morts avant sa naissance. Chaque fois qu’il lisait l’histoire d’un garçon particulièrement remarquable, il tournait vite les pages pour savoir ce qu’il était advenu de lui, il aurait volontiers couru des milliers de kilomètres pour le rencontrer. Mais, inutile. Le bon petit garçon mourait toujours au dernier chapitre, il y avait une description de ses funérailles, avec tous ses parents et les enfants de l’école du dimanche debout autour de la tombe, en pantalons trop courts et en casquettes trop larges, et tout le monde sanglotant dans des mouchoirs qui avaient au moins un mètre et demi d’étoffe. Ainsi le bon petit garçon était toujours désappointé. Il ne pouvait jamais songer à voir un de ces jeunes héros, car ils étaient toujours morts en arrivant au dernier chapitre.

Jacob, cependant, avait la noble ambition d’être mis un jour dans les livres. Il souhaitait qu’on l’y vît, avec des dessins qui le représenteraient refusant glorieusement de faire un mensonge à sa mère, qui pleurait de joie. D’autres gravures l’auraient montré debout sur le seuil de la porte, donnant deux sous à une pauvre mendiante, mère de six enfants, et lui recommandant de les dépenser librement, mais sans profusion, car la profusion est un péché. Et ailleurs, on l’aurait vu refusant généreusement de dénoncer le méchant gars qui l’attendait chaque jour au coin de la rue à son retour de l’école, et lui donnait sur la tête des coups de bâton, et le poursuivait jusqu’à sa maison, en criant «Hi! hi!» derrière lui. Telle était l’ambition du jeune Jacob Blivens. Il souhaitait de passer dans un livre de l’école du dimanche. Quelque chose seulement lui faisait éprouver une impression manquant de confortable: il songeait que tous les bons petits garçons mouraient à la fin du livre. Sachez qu’il aimait à vivre, et c’était là le trait le plus désagréable dans la peinture d’un bon garçon des livres de l’école du dimanche. Il voyait qu’il n’était pas sain d’être saint. Il se rendait compte qu’il était moins fâcheux d’être phtisique que de faire preuve de sagesse surnaturelle comme les petits garçons des livres. Aucun d’eux, remarquait-il, n’avait pu soutenir longtemps son personnage, et Jacob s’attristait de penser que si on le mettait dans un livre, il ne le verrait jamais. Si même on éditait le livre avant qu’il mourût, l’ouvrage ne serait pas populaire, manquant du récit de ses funérailles à la fin. Ce n’était pas grand’chose qu’un livre de l’école du dimanche où ne se trouveraient pas les conseils donnés par lui mourant à la communauté. Ainsi, pour conclure, il devait se résoudre à faire le mieux suivant les circonstances, vivre honnêtement, durer le plus possible, et tenir prêt son discours suprême pour le jour.

Cependant, rien ne réussissait à ce bon petit garçon. Rien ne lui arrivait jamais comme aux bons petits garçons des livres. Ceux-là avaient toujours de la chance, et les méchants garçons se cassaient les jambes. Mais, dans son cas, il devait y avoir une vis qui manquait au mécanisme, et tout allait de travers. Quand il trouva Jim Blake en train de voler des pommes, et qu’il vint sous l’arbre pour lui lire l’histoire du méchant petit garçon qui tomba de l’arbre du voisin et se cassa le bras, Jim tomba de l’arbre lui aussi, mais il tomba sur Jacob et lui cassa le bras, et lui-même n’eut rien. Jacob ne put comprendre. Il n’y avait rien de semblable dans les livres.

Et un jour que des méchants garçons poussaient un aveugle dans la boue, et que Jacob courut pour le secourir et recevoir ses bénédictions, l’aveugle ne lui donna aucune bénédiction, mais lui tapa sur la tête avec son bâton et dit: «Que je vous y prenne encore à me pousser et à venir ensuite à mon aide ironiquement!» Cela ne s’accordait avec aucune histoire des livres. Jacob les examina tous pour voir.

Un rêve de Jacob était de trouver un chien estropié et abandonné, affamé et persécuté, et de l’emmener chez lui pour le choyer et mériter son impérissable reconnaissance. A la fin, il en trouva un et fut heureux. Il le prit à la maison et le nourrit. Mais quand il se mit à le caresser, le chien sauta après lui et lui déchira tous ses vêtements, excepté sur le devant, ce qui fit de lui un spectacle surprenant. Il examina ses auteurs, mais ne put trouver d’explication. C’était la même race de chien que dans les livres, mais se comportant très différemment. Quoi que fît ce garçon, tout tournait mal. Les actions même qui valaient aux petits garçons des histoires des éloges et des récompenses devenaient pour lui l’occasion des plus désavantageux accidents.