«Je lui pris les mains chaleureusement et le remerciai. J’étais sincère, tout ce que je voyais de cet homme me le faisait aimer davantage, et me faisait émerveiller sur les étonnants mystères de sa profession. Il était tard. Nous nous séparâmes, et je retournai chez moi le cœur autrement joyeux qu’à mon arrivée à son bureau.
II
«Le lendemain matin, les détails complets étaient dans tous les journaux. Il y avait même, en supplément, l’exposé des théories de l’agent un tel, ou un tel, sur la manière dont le coup avait été fait, sur les auteurs présumés du vol, et la direction qu’ils avaient dû prendre avec leur butin. Il y avait onze théories, embrassant toutes les possibilités. Et ce simple fait montra quels gens indépendants sont les détectives. Il n’y avait pas deux théories semblables, ou se rapprochant en quoi que ce fût, excepté sur un certain point, sur lequel les onze étaient absolument d’accord. C’était que, quoiqu’on eût bouleversé et démoli l’arrière de ma maison, et que la porte seule fût restée fermée à clef, l’éléphant n’avait pu passer par la brèche pratiquée, mais par quelque autre issue encore inconnue. Tous s’accordaient à dire que les voleurs n’avaient pratiqué cette brèche que pour induire la police en erreur. Cela ne me serait pas venu à l’idée, non plus qu’à tout homme ordinaire, mais les détectives ne s’y laissèrent pas prendre un seul instant.
«Ainsi la chose qui me paraissait la seule claire était celle où je m’étais le plus lourdement trompé. Les onze théories mentionnaient toutes le nom des voleurs supposés, mais pas deux ne donnaient les mêmes noms. Le nombre total des personnes soupçonnées était de trente-sept. Les divers comptes-rendus des journaux se terminaient par l’énoncé de l’opinion la plus importante de toutes, celle de l’inspecteur en chef Blunt. Voici un extrait de ce qu’on lisait:
«L’inspecteur en chef connaît les deux principaux coupables. Ils se nomment «Brick Duffy» et «Rouge Mac Fadden». Dix jours avant que le vol fût accompli, il en avait eu connaissance, et avait sans bruit pris les mesures pour mettre à l’ombre ces deux coquins notoires. Malheureusement on perdit leurs traces juste la nuit du rapt, et avant qu’on les eût retrouvées, l’oiseau, c’est-à-dire l’éléphant, s’était envolé.
«Duffy et Mac Fadden sont les deux plus insolents vauriens de leur profession. Le chef a des raisons de croire que ce sont les mêmes qui dérobèrent, l’hiver dernier, par une nuit glaciale, le poêle du poste de police, ce qui eut pour conséquence de mettre le chef et les hommes de police entre les mains des médecins avant l’aube, les uns avec des doigts gelés, d’autres, les oreilles, ou d’autres membres.»
«Après avoir lu la moitié de ce passage, je fus plus étonné que jamais de la merveilleuse sagacité de cet homme. Non seulement il voyait d’un œil clair tous les détails présents, mais l’avenir même ne lui était pas caché! J’allai aussitôt à son bureau, et lui dis que je ne pouvais m’empêcher de regretter qu’il n’eût pas fait tout d’abord arrêter ces gens et empêché ainsi le mal et le dommage. Sa réponse fut simple et sans réplique:
—«Ce n’est point notre affaire de prévenir le crime, mais de le punir. Nous ne pouvons pas le punir tant qu’il n’a pas été commis.»
«Je lui fis remarquer en outre que le secret dont nous avions enveloppé nos premières recherches avait été divulgué par les journaux; que non seulement tous nos actes, mais même tous nos plans et projets avaient été dévoilés, que l’on avait donné le nom de toutes les personnes soupçonnées; elles n’auraient maintenant rien de plus pressé que de se déguiser ou de se cacher.
—«Laissez faire. Ils éprouveront que, quand je serai prêt, ma main s’appesantira sur eux, dans leurs retraites, avec autant de sûreté que la main du destin. Pour les journaux, nous devons marcher avec eux. La renommée, la réputation, l’attention constante du public sont le pain quotidien du policier. Il doit rendre manifeste ce qu’il fait, pour qu’on ne suppose pas qu’il ne fait rien; il faut bien qu’il fasse connaître d’avance ses théories, car il n’y a rien d’aussi curieux et d’aussi frappant que les théories d’un détective, et rien qui lui vaille plus de respect et d’admiration. Si les journaux publient nos projets et nos plans, c’est qu’ils insistent pour les avoir, et nous ne pouvons leur refuser sans leur faire injure; nous devons constamment mettre nos agissements sous les yeux du public, sinon le public croira que nous n’agissons pas. Il est d’ailleurs plus agréable de lire dans un journal: «Voici l’ingénieuse et remarquable théorie de l’inspecteur Blunt», que d’y trouver quelque boutade de mauvaise humeur, ou pis encore, quelque sarcasme.»