«Mais, personnellement, je n’avais aucune raison de me réjouir; il me semblait que c’était moi qui avais commis tous ces crimes sanglants et que l’éléphant n’était que mon agent irresponsable. Et comme la liste s’était accrue! Dans un endroit il était tombé au milieu d’une élection et avait tué cinq scrutateurs. Acte de violence manifeste suivi du massacre de deux pauvres diables nommés O’Donohue et Mac Flannigan, qui avaient «trouvé un refuge dans l’asile des opprimés de tous les pays la veille seulement et exerçaient pour la première fois le droit sacré des citoyens américains en se présentant aux urnes, quand ils avaient été frappés par la main impitoyable du fléau du Siam». Dans un autre endroit, il avait attaqué un vieux fou prêcheur qui préparait pour la prochaine campagne son attaque héroïque contre la danse, le théâtre et autres choses immorales, et il avait marché dessus. Dans un autre endroit encore il avait tué un agent préposé au paratonnerre, et la liste continuait de plus en plus sanglante, de plus en plus navrante: il y avait soixante tués et deux cent quarante blessés. Tous les rapports rendaient hommage à la vigilance et au dévouement des détectives et tous se terminaient par cette remarque que le monstre avait été vu par trois cent mille hommes et quatre détectives, et que deux de ces derniers avaient péri.

«Je redoutais d’entendre de nouveau cliqueter l’appareil télégraphique. Bientôt la pluie de dépêches recommença; mais je fus heureusement déçu: on ne tarda pas à avoir la certitude que toute trace de l’éléphant avait disparu.

«Le brouillard lui avait permis de se trouver une bonne cachette où il restait à l’abri des investigations. Les télégrammes de localités les plus absurdement éloignées les unes des autres annonçaient qu’une vaste masse sombre avait été vaguement aperçue à travers le brouillard, à telle ou telle heure, et que c’était indubitablement «l’éléphant». Cette vaste masse sombre aurait été aperçue vaguement à New-Haven et New-Jersey, en Pensylvanie, dans l’intérieur de l’État de New-York, à Brooklyn et même dans la ville de New-York; mais chaque fois la vaste masse sombre s’était évanouie et n’avait pas laissé de traces. Chacun des détectives de la nombreuse division répandue sur cette immense étendue de pays envoyait son rapport d’heure en heure; et chacun d’eux avait relevé une piste sûre, épiait quelque chose et le talonnait.

«Le jour se passa néanmoins sans résultat.

«De même, le jour suivant.

«Et le troisième.

«On commençait à se lasser de lire dans les journaux des renseignements sans issue, d’entendre parler de pistes qui ne menaient à rien, et de théories dont l’intérêt, l’amusement et la surprise s’étaient épuisés.

«Sur le conseil de l’inspecteur, je doublai la prime.

«Suivirent quatre jours encore de morne attente. Le coup le plus cruel frappa alors les pauvres détectives harassés. Les journalistes refusèrent de publier plus longtemps leurs théories, et demandèrent froidement quelque répit.

«Quinze jours après le vol, j’élevai la prime à 75,000 dollars, sur le conseil de l’inspecteur. C’était une somme importante, mais je compris qu’il valait mieux sacrifier toute ma fortune personnelle que perdre mon crédit auprès de mon gouvernement. Maintenant que les détectives étaient en mauvaise posture, les journaux se tournèrent contre eux, et se mirent à leur décocher les traits les plus acérés. Le théâtre s’empara de l’histoire. On vit sur la scène des acteurs déguisés en détectives, chassant l’éléphant de la plus amusante façon. On fit des caricatures de détectives parcourant le pays avec des longues-vues, tandis que l’éléphant, derrière eux, mangeait des pommes dans leurs poches. Enfin on ridiculisa de cent façons les insignes des détectives.