Quels miracles l’habitude ne peut-elle faire accomplir! Et comme les habitudes sont vite et facilement prises! aussi bien les habitudes insignifiantes que celles qui nous transforment complètement. Si, par accident, nous nous réveillons à deux heures du matin deux nuits de suite, nous avons raison de nous inquiéter, car un accident semblable peut créer une habitude: l’usage du whisky pendant un mois peut... mais inutile d’insister: nous connaissons, tous, ces faits ordinaires de la vie.

L’habitude de bâtir des châteaux au pays des songes, l’habitude de rêver en plein jour, comme elle grandit vite! Quelle jouissance elle devient! Comme nous volons à des enchantements nouveaux et délicieux à chaque moment de loisir, comme nous aimons nos chimères, comme nous savons endormir nos âmes et nous enivrer de nos propres fantaisies trompeuses! Oh! oui, et combien notre vie irréelle s’emmêle et se fusionne vite et facilement avec notre vie matérielle de telle façon que nous ne pouvons plus les distinguer l’une de l’autre!

Aleck s’abonna bientôt à un journal quotidien de Chicago et à l’Indicateur des Finances. Douée d’un singulier flair financier, elle les étudia aussi consciencieusement, toute la semaine, qu’elle étudiait sa Bible le dimanche. Sally était perdu d’admiration en remarquant avec quelle sûreté se développaient le génie et le jugement de sa femme en tout ce qui concernait le soin de leurs capitaux tant matériels que spirituels. Il était aussi fier de la voir exploiter audacieusement les affaires de ce monde que de bénéficier de la conscience avec laquelle elle savait se prémunir en vue de l’avenir éternel. Il remarqua qu’elle n’avait jamais cessé de tenir la balance égale entre ses affaires terrestres et ses affaires religieuses. Dans les deux cas, comme elle le lui expliqua un jour, il s’agissait de capitaux; mais en ce qui concerne les capitaux terrestres, elle ne s’en préoccupait, et ne les plaçait que pour les déplacer en vue de la spéculation, tandis que, dans le second cas, elle plaçait ses capitaux spirituels une fois pour toutes et dans une affaire de tout repos. Ainsi, elle ne perdait pas la tête et elle savait se garantir un bon avenir—dans tous les cas et de toutes les façons.

Il ne fallut que quelques mois pour former l’imagination de Sally et d’Aleck. Chaque jour l’ébullition de leur cerveau se faisait plus intense. En conséquence, Aleck gagnait de l’argent imaginaire beaucoup plus vite qu’elle n’avait rêvé de pouvoir le faire au début, et l’habileté de Sally à en dépenser le surplus grandit en proportion. Aleck s’était tout d’abord accordé douze mois pour spéculer sur les charbons, tout en reconnaissant que ce délai pourrait peut-être se réduire à neuf mois. Mais c’était là un petit travail, un travail d’enfant, dû à des facultés financières qui n’avaient encore rien appris, rien expérimenté... qui ne connaissaient pas tous les perfectionnements possibles: les perfectionnements arrivèrent bientôt; alors les neuf mois s’évanouirent et le placement imaginaire des dix mille dollars revint triomphant avec trois cents pour un de profit derrière lui en moins de trois mois!

Ce fut une grande journée pour les Foster. Ils en restèrent muets de joie... muets aussi pour une autre raison: après avoir beaucoup surveillé le marché, Aleck avait fait dernièrement avec crainte et tremblement son premier essai. Elle risqua les derniers vingt mille de l’héritage. En esprit, elle vit grimper la cote, point par point—avec la possibilité constante d’une chute imprévue... A la fin, son anxiété devint trop grande; elle était encore novice dans l’art de l’achat à découvert et non endurcie encore... Elle avait donc, par une dépêche imaginaire, donné l’ordre de vendre. Elle dit que quarante mille dollars de bénéfice étaient suffisants. La vente fut effectuée le jour même où ils apprirent l’heureuse issue de l’affaire des charbons.

Donc, ce soir-là, ils restèrent ébahis et bien heureux, tâchant de s’habituer à leur bonheur et de se faire à l’idée qu’ils valaient actuellement cent mille dollars en bon argent solide et imaginaire.

Ce fut la dernière fois qu’Aleck se laissa épouvanter par la spéculation ou plutôt son anxiété ne parvint plus comme cette fois-ci à troubler son sommeil et à pâlir sa joue.

Ce fut vraiment une soirée mémorable. Petit à petit, l’idée qu’ils étaient riches prit profondément racine dans leurs âmes et ils se mirent à chercher des placements. Si nous avions pu voir avec les yeux de ces rêveurs, nous aurions vu leur petit cottage en bois, si gentil et si propret, faire place à une belle bâtisse où briques à deux étages et entourée d’une grille en fer; nous aurions vu un triple lustre accroché au plafond; nous aurions vu l’humble devant de foyer devenir un Brussels resplendissant à 10 francs le mètre; nous aurions vu la cheminée plébéienne remplacée par un phare orgueilleux aux portes de mica. Nous aurions vu bien d’autres choses encore, par exemple, le cheval, la voiture, le traîneau, le chapeau haut-de-forme... et tout le reste.

A partir de ce moment-là et bien que leurs filles et les voisins n’aient toujours continué à voir que le petit cottage, ce petit cottage était devenu une maison à deux étages pour Aleck et Sally et pas une nuit ne se passa sans qu’Aleck ne se fît un grand souci des imaginaires notes de gaz et ne reçût pour toute consolation que l’insouciante réponse de Sally:

—Eh bien, quoi! nous pourrons toujours payer ça!