ET AUTRES CONTES
TRADUITS ET PRÉCÉDÉS D’UNE ÉTUDE SUR L’AUTEUR
PAR
MICHEL EPUY
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMXIX
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
MARK TWAIN
(SAMUEL CLEMENS)
En 1835, toutes les régions situées à l’ouest du Mississipi ne possédaient guère plus de cinq cent mille habitants blancs au lieu des vingt-deux millions qui s’y trouvent aujourd’hui. Dans ces espaces immenses et à peu près inexplorés, les États-Unis ne comptaient que deux «États» organisés et policés, la Louisiane et le Missouri; tout le reste était «territoire» sans limite fixe et sans gouvernement. Deux villes seulement, la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, groupaient quelques milliers d’habitants, et si l’on excepte la Nouvelle-Orléans, qui est d’ailleurs à l’Orient du fleuve, on peut dire qu’il n’y avait dans ces vastes régions qu’une seule ville, Saint-Louis, qui fut longtemps la Métropole, la reine, le Paris de ces pays... Or Saint-Louis n’avait alors que 10.000 habitants.
C’est dans ces solitudes, en un petit hameau perdu (Florida, du district de Missouri), que naquit Samuel Langhorne Clemens, le 30 novembre 1835. Ses parents s’étaient aventurés jusque-là pour profiter des grandes occasions qui devaient fatalement se produire en ces pays neufs, mais le hasard déjoua tous leurs plans, et, soixante ans après leur séjour à Florida, le hameau ne comptait pas plus de cent vingt-cinq habitants. Quand nous entendons parler de villes qui se fondent et se peuplent de vingt mille habitants en quelques mois, quand nous lisons les récits de ces miraculeuses fortunes réalisées dans ce Far-West en moins de dix ans, il semble que tous ceux qui s’y rendirent autrefois auraient dû arriver inévitablement à quelque résultat... Mais il n’en fut pas ainsi, et les parents de Mark Twain paraissent avoir passé à côté de toutes les merveilleuses occasions qui se multipliaient en vain sous leurs pas. Ils auraient pu acheter tout l’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville de Chicago pour une paire de bottes. Ils auraient pu élever une ferme à l’endroit où s’est formé le quartier aristocratique de Saint-Louis... Au lieu de cela, ils vécurent quelque temps à Columbia, dans le Kentucky, dans une petite propriété que cultivaient leurs six esclaves, puis se rendirent à Jamestown, sur un plateau du Tennessee. Quand John Marshall Clemens prit possession de 80.000 acres de terres sur ce plateau, il crut que sa fortune était faite... mais les chemins de fer et les villes semblaient prendre plaisir à éviter les possessions de la famille Clemens. Elle émigra encore, alla d’abord à Florida,—qui semblait appelé à de grandes destinées au temps de la Présidence de Jackson;—puis enfin en un autre hameau qui s’appelait Hannibal.
Si Samuel Clemens naquit dans une famille pauvre, il hérita du moins d’un sang pur. Ses ancêtres étaient établis dans les États du Sud depuis fort longtemps. Son père, John Marshall Clemens, de l’État de Virginie, descendait de Gregory Clemens, un des juges qui condamnèrent Charles Iᵉʳ à mort. Un cousin du père de Twain, Jérémiah Clemens, représenta l’État d’Alabama au Congrès, de 1849 à 1853.
Par sa mère, Jane Lampton (ou mieux Lambton), le jeune Twain descendait des Lambton de Durham (Angleterre), famille qui possède la même propriété depuis le douzième siècle jusqu’aujourd’hui. Quelques représentants de cette famille avaient émigré de bonne heure en Nouvelle-Angleterre, et, leurs descendants s’étant aventurés toujours plus loin dans les terres inexplorées, Jane Lampton était née dans quelque hutte en troncs d’arbres du Kentucky. Cet État passait alors pour une pépinière de jolies filles, et tout porte à penser que la jeune maman de Mark Twain joignit de grandes qualités de cœur et d’esprit à sa remarquable beauté.
John Marshall Clemens avait fait des études de droit en Virginie et il exerça pendant quelque temps les fonctions de juge de comté (juge de paix) de Hannibal. Ce fut le seul maître du jeune Samuel, et lorsqu’il mourut, en mars 1847, Twain cessa d’étudier. Il avait été jusqu’alors assez chétif et son père n’avait pas voulu le surmener, bien qu’il eût été fort désireux de donner une solide instruction à ses enfants. Ce fut assurément une bonne chose pour Twain de ne pas subir l’empreinte uniforme de la culture classique. Ce sont les hommes, les livres, les voyages et tous les incidents d’une vie aventureuse qui ont formé son esprit, et c’est par là sans doute qu’il acquit ce tempérament si unique, personnel et original.
Après la mort de son père, il entra dans une petite imprimerie de village où son frère aîné Orion dirigeait, composait et fabriquait de toutes pièces une petite feuille hebdomadaire. L’enfant de 13 ans fut employé un peu dans tous les «services» et, en l’absence de son frère, il se révéla journaliste de race en illustrant ses articles au moyen de planches de bois grossièrement gravées à l’aide d’une petite hachette. Le numéro où parurent ces illustrations éveilla l’attention de tous les lecteurs du village, mais «n’excita nullement leur admiration», ajouta son frère en racontant l’incident.