Le plus amusant, c’était l’air que prenaient nos compagnons habituels en entendant ce colloque: ils savaient tout suite comment cela tournerait et il fallait voir combien ils étaient contents et fiers de ma mère! Quand elle avait dit la signification d’un de ces grands mots, tout le monde était si pénétré d’admiration qu’il n’arriva jamais à aucun de nous d’en mettre en doute l’absolue justesse. Et c’était parfaitement naturel, parce qu’elle répondait si promptement et avec tant d’assurance qu’elle semblait être un dictionnaire vivant et, d’autre part, quel chien aurait pu dire si elle se trompait ou non? Elle était la seule personne cultivée parmi la société.
Une fois, elle décrocha quelque part le mot «intellectualité»; elle le répéta plusieurs fois dans la semaine en plusieurs occasions, et en faisant, comme d’habitude, beaucoup d’envieux et d’admirateurs. Ce fut cette fois-là que je remarquai qu’à chaque demande de signification qui lui fut adressée durant toute la semaine, elle ne donna jamais deux fois la même! Cela témoignait de plus de présence d’esprit que de culture... Naturellement, je n’en marquai rien... c’est élémentaire.
Elle avait toujours un terme tout prêt sous la main, une espèce de bouée de sauvetage à sa portée pour le cas où une curiosité inattendue lui ferait perdre ses esprits, c’était le mot «synonyme». Quand il lui arrivait de retrouver et de répéter un grand mot qui avait eu ses beaux jours plusieurs semaines auparavant et dont les explications étaient toutes oubliées et mises au rebut, les étrangers présents étaient—comme toujours—fortement ahuris pendant une minute ou deux, puis, comme les idées de ma mère avaient déjà changé de direction et qu’elle ne s’attendait plus à rien, les voilà qui s’arrêtaient et lui demandaient une explication... Alors, les chiens présents pouvaient voir sa peau tressaillir une seconde—rien qu’une toute petite seconde—puis elle reprenait un ventre ferme et luisant et sortait avec conviction (et avec une sérénité digne d’un jour d’été): «C’est synonyme de surérogation», ou: «C’est synonyme de...» Suivait quelque autre grand diable de mot d’une longueur et d’un entortillement de reptile... Ensuite, très à l’aise, elle passait à un autre sujet, laissant les étrangers parfaitement affalés et honteux, tandis que les initiés applaudissaient ensemble de leur queue sur la terre, le visage transfiguré d’une radieuse joie.
Il en était exactement de même pour les longues phrases. Ma mère recueillait parfois et rapportait à la maison une belle longue phrase qui avait beau son et grande envergure, elle la remaniait cinq ou six nuits et deux matinées et l’expliquait à chaque occasion d’une façon différente, car, après tout, elle ne se souciait que de la phrase et fort peu de sa signification. Elle savait bien que jamais les chiens n’auraient assez d’esprit pour la mettre en défaut.
Oh! oui, c’était une perle! Elle n’avait pas la moindre crainte d’être attrapée, tant elle avait confiance en l’ignorance de ses semblables. Elle rapportait même parfois des anecdotes au sujet desquelles elle avait entendu toute la famille et les invités rire au dîner, et régulièrement elle accrochait le «mot» d’un calembour à un autre calembour... et quand elle expliquait ce mot, elle se jetait par terre et se roulait sur le plancher en riant et en aboyant de la façon la plus folle... Mais je pouvais voir qu’elle s’étonnait de ce que cela parût si peu risible aux autres. Il n’y avait pas de mal; les autres se roulaient et aboyaient aussi, tout honteux à part eux de ne pas voir le mot du calembour et incapables de soupçonner que ce n’était pas tout à fait leur faute.
Vous pouvez voir par là que ma mère était douée d’un caractère un peu vain et frivole, mais elle avait assez de vertus pour compenser. Elle avait un bon cœur et d’aimables manières.
Elle ne garda jamais de ressentiments pour ce qu’on lui avait fait, mais elle mettait de côté toute injure ou impolitesse et les oubliait. Elle élevait parfaitement ses enfants et c’est par elle que nous avons appris à être braves et prompts devant le danger, à ne pas nous sauver, mais à faire face au péril qui menaçait un ami ou même un étranger, à l’aider ou à le secourir de notre mieux sans réfléchir à ce que cela pourrait nous coûter à nous. Et elle faisait notre éducation non seulement par des mots, mais par l’exemple, ce qui était la méthode la meilleure, la plus sûre et la plus durable. Oh! les belles, les bonnes, les splendides choses qu’elle accomplit! C’était un vrai soldat, et modeste avec cela! Si modeste que vous n’auriez pu vous empêcher de l’admirer. Elle aurait réussi à faire paraître à son avantage un épagneul lui-même... Ainsi, vous le voyez, elle avait autre chose pour elle que sa science.
Une fois grande, je fus vendue et emmenée au loin... Je n’ai plus jamais revu ma mère. Cela lui brisa le cœur et à moi aussi et nous pleurâmes beaucoup. Mais elle me consola de son mieux et me dit que nous étions mis dans ce monde pour une raison sage et bonne, que nous devions faire notre devoir sans nous plaindre, accepter notre destin avec résignation, vivre notre vie pour le bien et le bonheur des autres et ne pas nous soucier des résultats, qui ne nous regardaient pas. Elle dit encore que les hommes qui suivaient cette ligne de conduite auraient une magnifique récompense dans un autre monde, et quoique nous autres animaux ne dussions pas y aller, nos actions bonnes et justes accomplies sans espoir de récompense donneraient à notre vie brève une valeur et une dignité qui constitueraient par elles-mêmes une récompense. Elle avait cueilli ces pensées par fragments lorsqu’elle accompagnait les enfants au catéchisme et elle les avait gardées dans sa mémoire avec beaucoup plus de soin que tout autre mot bizarre ou phrase à effet. Elle les avait profondément étudiées pour son plus grand bien et pour le nôtre. On peut voir ainsi qu’il y avait beaucoup de sagesse et de réflexion en elle, à côté de toute sa légèreté un peu vaine.
Ainsi, nous nous dîmes adieu en nous regardant une dernière fois à travers nos larmes. Elle me dit encore une chose qu’elle avait gardée pour le dernier moment, afin que je m’en souvienne mieux, je pense, ce fut ceci: «Lorsque tu verras quelqu’un en danger, je te prie, en mémoire de moi, de ne pas penser à toi-même, mais de penser à ta mère et d’agir comme je l’aurais fait.»
Pouvais-je oublier cela? Non, bien sûr.