—Corrigez-vous! Abandonnez cette étroite, égoïste, mesquine idée de sauver vos misérables petites âmes, et tâchez de faire quelque chose qui ait un peu de dignité! Risquez vos âmes! Risquez-les pour de nobles causes; et alors, quand bien même vous les perdriez, que craindrez-vous? Corrigez-vous!

Les bonnes vieilles demoiselles se sentirent paralysées, pulvérisées, indignées et insultées; elles réfléchirent profondément et amèrement à ces blasphèmes. Elles étaient blessées à vif, et disaient qu’elles ne pourraient jamais pardonner ces injures.

—Corrigez-vous!

Elles se répétaient ce mot dans l’amertume de leur âme. «Corrigez-vous, et apprenez à mentir!»

Le temps s’écoula, et bientôt un changement se fit dans leur esprit. Elles avaient accompli le premier devoir de l’être humain, qui est de penser à lui-même jusqu’à ce qu’il ait épuisé le sujet, et elles se trouvèrent alors en état de considérer des choses d’un intérêt moindre, il leur fut possible de penser aux autres.

Les pensées des deux vieilles demoiselles s’en retournèrent donc bien vite à leur chère nièce et à l’affreuse maladie qui l’avait frappée. Aussitôt elles oublièrent les blessures qu’avait reçues leur amour-propre, et il s’éleva dans leur cœur un désir passionné d’aller au secours de celle qui souffrait, de la consoler par leur amour, de l’entourer de soins et de travailler de leur mieux pour elle, avec leurs faibles vieilles mains, d’user joyeusement, amoureusement leurs pauvres corps à son service, pourvu que ce privilège leur fût accordé.

—Et il nous l’accordera! s’écria Esther, avec de grosses larmes coulant sur ses joues. Il n’y a pas de gardes-malades comparables à nous, car il n’y en a pas d’autres qui sauraient veiller à ce chevet jusqu’à ce qu’elles en tombent mortes. Et Dieu sait que nous, nous le ferions.

—Amen, dit Anna, et un sourire d’approbation brilla à travers les larmes qui mouillaient ses lunettes. Le docteur nous connaît, et il sait que nous ne désobéirons plus; il n’appellera pas d’autres gardes. Il n’oserait pas.

—Il n’oserait pas? dit Esther avec colère, essuyant vivement ses yeux. Il oserait tout, ce Chrétien du diable! Mais toute son autorité serait bien inutile, cette fois! Mais, bonté divine, Anna! Tout bien considéré, cet homme est très bon, intelligent et bien doué, il n’aurait jamais une telle pensée... L’heure à laquelle l’une de nous devrait aller voir la malade est passée... Qu’est-ce qui le retient? Pourquoi ne vient-il pas nous le dire?...

Elles entendirent le bruit de ses pas; il revenait... Il entra, s’assit, et se mit à causer: