— Holà ! quelle veine. Si vous saviez comme je suis content de ce que vous me dites ! Travailler, c’est le bonheur de la vie ; peu importe ce qu’on fasse, pourvu qu’on travaille ; le travail est la planche de salut dans les moments critiques de l’existence. Allons, venez avec moi, nous allons chercher ces artistes ; votre idée me réconforte.

Les deux flibustiers étaient sortis, mais leurs armes s’étalaient avec emphase, dans leur petit atelier. Canons à droite, canons à gauche, canons derrière ; on se serait cru à Balaclava.

— Voici le cocher mécontent, Tracy. Allez-y, changez la mer en pelouse, le bateau en corbillard ; donnez à ces artistes une idée de votre talent.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Rentrés sur ces entrefaites, les artistes prodiguèrent leur admiration à Tracy.

— Mon Dieu, quelle merveille et comme le cocher va être content, n’est-ce pas, André ?

— Oh ! c’est sblendide, sblendide, M. Tracy ! Pourquoi vous n’avez bas dit, vous êtes un artiste sublime ! Lieb Gott ! si vous aviez été à Paris, vous seriez un brix de Rome, ni blus ni moins.

Les conditions furent vite réglées. Tracy était admis comme collaborateur à part égale ; sans perdre un instant, il prit son pinceau et donna à ces embryons d’art un cachet tout particulier. Avec lui, l’artillerie disparut pour céder la place à des emblèmes de paix et de prospérité commerciale, chats, chevaux, voitures, saucisses, remorqueurs, locomotives, pianos, guitares, rochers, jardins, fleurs, paysages. Il représenta tout ce qu’on lui demandait, et plus les commandes étaient grotesques, plus il avait de plaisir à les exécuter. Tout le monde se déclara content, les associés, les clients ; le beau sexe commença à affluer dans la boutique et les affaires devinrent très prospères. Tracy reconnaissait qu’on éprouve une satisfaction intime à travailler, quelque modeste que paraisse la besogne, et il conçut alors un sentiment de sa dignité personnelle qu’il ignorait jusqu’alors.

Le membre honoraire de Cherokee se sentait très découragé. Depuis longtemps il menait une existence tuante, partagée entre des alternatives de brillants espoirs et de cruelles déceptions. Les brillantes espérances étaient fondées sur Sellers, le magicien qui croyait toujours tenir le moyen infaillible d’attirer chez lui le cowboy, le jour même avant le coucher du soleil. Les sombres déceptions venaient de cette attente crispante de prophéties qui tardaient à se réaliser.

Au moment où nous en sommes de notre récit, Sellers était bien obligé de convenir de la défectuosité de sa combinaison et de l’état de découragement de Hawkins. Il fallait agir et empêcher ce pauvre ami de perdre le nord, car Hawkins se sentait à bout de courage. Miné par ses préoccupations, le pauvre diable avait une physionomie sombre où se lisait le désespoir. Il fallait le distraire à tout prix. Sellers réfléchit un instant et prit un parti.

— Euh, dit-il, d’un air important et suggestif, nous sommes tous deux déçus de cette extériorisation qui ne réussit pas comme nous le voudrions, vous en convenez, n’est-ce pas ?