— La vérité est, mon cher Hawkins, ajouta-t-il, qu’il vient de surgir à mon esprit une idée si merveilleuse qu’elle ne me laisse même pas le temps de dire adieu aux miens. Le devoir d’un homme consiste à montrer de l’énergie et de la décision, au mépris de ses affections les plus chères et de ses convenances personnelles ; avant tout, il doit sauvegarder son honneur. Le mien est menacé. Lorsque je croyais mon succès assuré, j’ai offert à l’empereur de Russie, peut-être un peu prématurément, une somme importante, pour l’achat de la Sibérie. Depuis, un incident m’a montré que mon système pour acquérir de l’argent, l’extériorisation des esprits sur une grande échelle, pèche encore par certains côtés. Or, sa majesté impériale peut accepter ma proposition d’un moment à l’autre ; si cette éventualité se présente, je me trouverai dans une situation bien douloureuse, étant dans l’impossibilité de payer. Je ne pourrai pas acheter la Sibérie, et ce fait une fois connu, mon crédit en souffrirait terriblement.

Depuis quelque temps mes réflexions étaient bien sombres et amères, mais, Dieu merci, le soleil de l’espérance luit de nouveau pour moi. J’y vois clair maintenant et pourrai faire face à mes engagements sans demander une prolongation au Czar, c’est du moins ma conviction. L’idée qui me hante, la plus grande, la plus sublime que j’aie jamais conçue, me sauvera complètement.

Je pars pour San-Francisco faire une expérience concluante, basée sur un télescope merveilleux, comme toutes mes découvertes et inventions. Celle-ci s’appuie sur des lois scientifiques et pratiques ; toutes les autres bases sont d’ailleurs fausses et incomplètes.

En résumé, j’ai conçu l’idée stupéfiante de réorganiser les climats de la Terre entière, selon les désirs des intéressés, c’est-à-dire que je fournirai des climats sur commande au comptant ou à longue échéance ; je reprendrai pour un prix convenu les mauvais climats que je considérerai comme susceptibles d’amélioration et cela sans frais trop considérables ; je les louerai aux pays éloignés et pauvres qui n’auront pas les moyens de se payer un climat de premier ordre. Mes études m’ont appris que la réglementation et la reconstitution des vieux climats seraient choses faisables, et au fond je suis sûr que cela a déjà eu lieu dans les temps anciens et que mon procédé est simplement renouvelé de nos ancêtres. Partout dans l’histoire du passé je trouve le témoignage de la manipulation des climats. Prenez la période des glaces, par exemple, sont-elles causées par un simple accident ? Assurément non, elles ont été créées à coup d’argent.

J’ai une foule d’exemples que je citerai un jour.

Je vous confierai les grandes lignes de mon entreprise. Elle consiste à utiliser les taches du soleil. Une fois qu’on en est maître, rien de plus facile que d’appliquer sa puissance immense à diverses œuvres bienfaisantes pour la réorganisation de nos climats. Jusqu’à présent ces taches solaires ne causent que des malheurs et des désastres en produisant des cyclones et des tempêtes. Mais le jour où la main de l’homme s’en sera rendu maître, non seulement elles cesseront de causer des catastrophes, mais elles deviendront un bienfait pour la terre.

Tout mon plan est tracé dans ma tête. Avec lui j’acquerrai la possession totale des taches solaires. J’ai aussi en mon pouvoir la méthode qui me permettra de les employer au point de vue commercial ; mais je ne veux pas dévoiler mon secret avant d’avoir pris tous les brevets. J’espère pouvoir vendre mes droits à relativement bon compte aux pays de médiocre importance : je réserverai pour les États de premier ordre les climats les mieux organisés et facilement adaptables aux grandes circonstances de la vie, telles que les couronnements, batailles, et autres événements importants.

Il y a des milliards à gagner dans cette entreprise, aucune mise de fonds n’étant nécessaire. Je commencerai à réaliser mes bénéfices au bout de quelques jours ou quelques semaines au plus. Et ainsi je serai en mesure de payer comptant l’achat de la Sibérie et de relever mon honneur et mon crédit. Je suis parfaitement sûr du succès de mon œuvre. Aussi désirerais-je vous voir bien et chaudement équipé pour une expédition vers le Nord, prêt à partir au reçu de la dépêche que je vous adresserai à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Vous prendrez alors possession de tout le pays environnant le Pôle Nord et vous achèterez, tandis qu’ils sont encore à bon marché, le Groenland et l’Islande. Mon intention est d’y transporter les Tropiques et de convertir la zone équatoriale en forme de glaces. Il faut que toute la région arctique soit à vendre sur le marché l’été prochain, et que nous utilisions les anciens climats pour tempérer les nouveaux. Mais je vous en ai dit assez pour vous donner un aperçu de mon plan grandiose et de son caractère pratique. Je vous rejoindrai en Angleterre, vous autres heureuses gens, dès que j’aurai vendu quelques-uns de mes climats et que j’aurai conclu avec le Czar l’achat de la Sibérie.

En attendant, soyez sur le qui-vive.

Dans huit jours nous serons séparés par de grands espaces. Moi sur la côte du Pacifique, tandis que vous devinerez à l’horizon les côtes d’Angleterre. Ce jour-là, si je suis encore en vie et si ma découverte sublime a porté ses fruits, je vous en ferai part en pleine mer au moyen d’une tache solaire qui vous couvrira de son ombre ; lorsque vous verrez ce léger nuage, vous reconnaîtrez en lui un messager de mon affection et vous direz en chœur : « Voilà Mulberry Sellers qui nous envoie un baiser à travers les espaces. »