— Mon père, je vais donner une bonne poignée de main au major Hawkins pour sceller ainsi notre amitié qui ne date pas d’aujourd’hui. Je me rappelle très bien vous avoir vu autrefois, major Hawkins, alors que j’étais petite fille, et je suis enchantée de vous retrouver à la maison comme ami de la famille.
Tout en lui parlant, elle le regardait bien en face, de ses jolis yeux clairs qui illuminaient son visage.
Enthousiasmé de sa franchise et de son amabilité, il lui déclara que loin de l’avoir oubliée, il se souvenait d’elle aussi bien que de ses propres enfants, et pour le lui prouver, il essaya de lui rappeler quelques détails de ce temps passé ; pour agrémenter son compliment un peu emphatique et embarrassé, il ajouta que sa prodigieuse beauté l’avait stupéfié, qu’il n’en revenait pas et se demandait même si elle était bien l’enfant qu’il avait connue autrefois. Cette déclaration gagna le cœur de la jeune fille qui voua au major une sincère amitié.
A vrai dire, la beauté de cette délicieuse créature était d’un type peu ordinaire, et elle mérite que nous consacrions quelques lignes à sa description. La vraie beauté ne consiste pas uniquement à avoir des yeux, une bouche, un nez réguliers ; elle réside dans un ensemble de traits, d’expression, de coloris qu’on rencontre rarement. Telle était bien Lady Gwendolen Sellers ; quiconque la regardait un instant ne pouvait plus se lasser de l’admirer.
La famille étant au complet depuis l’arrivée de Gwendolen, on décréta que le deuil officiel allait commencer ; il commencerait chaque jour vers six heures (heure du dîner) et se terminerait à la fin du repas.
— C’est une belle lignée, une honorable famille, major, qui mérite d’être royalement pleurée… Gwendolen… Ah ! elle est partie ! tant pis, je voulais mon Gotha, je le chercherai moi-même, pour vous montrer quelques détails qui vous intéresseront sur notre maison. Je viens de faire des études héraldiques ; et j’ai découvert que parmi les soixante-quatre enfants naturels de Guillaume le Conquérant…, (ma chère, voulez-vous me passer le livre ?… sur le bureau de mon boudoir… c’est cela…) ; je disais donc que les Saint-Alban, Buccleugh et Grafton passent avant nous ; tous les autres représentants de la noblesse anglo-saxonne viennent bien loin derrière nous. Ah ! merci, chère amie. Tiens ! une lettre adressée X. Y. Z… admirable ! Quand est-elle donc arrivée ?
— Hier soir ; mais je dormais quand vous êtes rentré, puis je me suis occupée du déjeuner de Gwendolen, et sa présence m’a fait tout oublier.
— Quelle adorable fille ! son origine se retrouve partout dans son maintien, sa démarche, ses traits… Mais au fait, que dit-il ? C’est palpitant.
— Je ne l’ai pas lue… Rossm… M. Rossm…
— Milord ! donnez-moi ce diminutif ; c’est très anglais et très chic. Voyons, lisons la lettre.