— Mais il ne connaît pas la valeur des mots. Des armes ! les armes de ce pauvre hère et de son jumeau. Et il m’envoie leurs squelettes, par-dessus le marché ! Non, vrai ! l’autre prétendant était un parfait crétin ; mais celui-ci est un fou. Quel nom d’abord ! Mulberry Sellers ! Simon Lathers ! Quels noms harmonieux ! Vous partez ?

— Avec votre permission, mon père.

Le vieux duc resta seul quelque temps à réfléchir et se dit à lui-même, en pensant à son fils :

— C’est un garçon charmant, adorable ; qu’il fasse ce qu’il voudra : mes remontrances ne serviraient à rien. Au contraire, elles envenimeraient la situation. Toutes mes observations et celles de sa tante ont échoué ; j’espère bien que l’Amérique se chargera de ramener à la raison ce jeune freluquet, et que la vache enragée qu’il y mangera fera du bien à sa mentalité détraquée. Un jeune lord anglais qui renonce aux privilèges de sa naissance pour devenir un homme ! C’est à crever de rire !!

CHAPITRE II

Quelques jours avant l’expédition de cette lettre, le colonel Mulberry Sellers était assis dans sa bibliothèque ; cette pièce lui servait en même temps de salon, de galerie de tableaux et d’atelier selon les circonstances. Il paraissait vivement absorbé par la confection d’un petit objet qui ressemblait à un objet mécanique.

Le colonel était un homme d’âge mûr, aux cheveux blancs, mais il paraissait jeune encore, alerte et pas du tout tassé par l’âge. Sa chère épouse était assise à côté de lui et tricotait paisiblement avec son chat sur les genoux. La pièce était spacieuse, claire et confortable, bien que meublée simplement et garnie de quelques bibelots de médiocre valeur. Mais les fleurs et ce je ne sais quoi de l’air ambiant trahissaient dans la maison la présence d’une personne active et pleine de goût.

Les chromos eux-mêmes accrochés aux murs ne choquaient pas la vue et décoraient harmonieusement ce salon ; il était difficile de détacher son regard de ces images. Les unes représentaient la mer, d’autres des paysages, certaines étaient des portraits. On y reconnaissait des Américains de haute marque, décédés ; même une main hardie avait gravé au bord de plusieurs de ces portraits le nom des ducs de Rossmore. Au bas de l’un d’eux, figurait le nom de Simon Lathers duc de Rossmore actuel. Pendue à un mur, on apercevait une carte de chemin de fer délabrée du Warwickshire, sur laquelle figurait le nom ronflant de « Domaine de Rossmore ». Au mur opposé, une autre carte constituait la décoration la plus importante de la pièce ; cette carte paraissait énorme. Elle représentait jusqu’alors la Sibérie, mais on avait cru bon de faire précéder ce nom du mot « Future ». On apercevait sur cette carte des annotations à l’encre rouge, des indications de villes et de leur population, là où n’existaient encore ni villes ni habitants. Une de ces villes imaginaires destinée à quinze cent mille âmes portait le nom barbare de « Libertyorloffskoisanliski » ; une autre plus importante encore (la capitale sans doute) s’appelait « Freedomovnaivanovich ».

La maison qu’occupait le colonel (son hôtel comme il l’appelait) était assez grande ; on y voyait encore un léger soupçon de couleur, juste assez pour faire supposer qu’elle avait été jadis badigeonnée. Située dans les faubourgs de Washington, elle avait dû être construite en pleine campagne, au milieu d’une cour, assez mal entretenue ; elle était entourée d’une palissade en piteux état dont la porte restait presque toujours fermée.

Des plaques variées ornaient l’entrée de cette demeure ; celle qui tirait le plus l’œil portait l’inscription suivante : « Colonel Mulberry Sellers, avocat au barreau et avoué ». Les autres indiquaient au passant que le colonel était en même temps hypnotiseur, médecin des maladies mentales, magnétiseur, etc., etc. ; bref, un homme universel.