— Mais je ne veux rien réclamer au Gouvernement.
— Non ? Alors vous voulez un bureau de poste ? Je vous l’obtiendrai ; soyez tranquille.
— Pas du tout ; vous êtes loin de la question.
— Voyons, Washington, pourquoi faire le mystérieux ; pourquoi ne pas me dire ce que vous voulez, et témoigner si peu de confiance à un vieil ami comme moi. Me croyez-vous donc incapable de garder un…
— Il n’y a aucun secret, mais vous m’interrompez tout le temps.
— Mais non, mon vieux ; je connais la nature humaine, et je sais que lorsqu’un homme arrive à Washington, qu’il vienne de Cherokee ou d’ailleurs, c’est qu’il a un but bien défini. Et, en règle générale, il n’obtient pas ce qu’il veut ; alors, il se retourne d’un autre côté et fait une nouvelle demande ; pas plus de succès que la première fois ; la guigne le poursuit ; mais il s’obstine à rester et finit par tomber dans une misère telle qu’il ne peut plus retourner chez lui. Bref, il meurt sur place et Washington hérite de sa dépouille.
Laissez-moi donc parler ; je sais ce que je dis. J’étais heureux, ma situation était prospère dans le Far West, vous le savez. J’avais une position unique à Hawkeye, je passais pour le premier citoyen, l’autocrate de l’endroit ; oui, l’autocrate, Washington. Eh bien ! bon gré mal gré, il me fallut céder aux instances générales et devenir ministre au Parlement. Comme tout le monde m’y poussait, à commencer par le gouverneur, je consentis à partir, bien malgré moi, je vous assure. J’arrivai donc… un jour trop tard ! Voyez, Washington, à quoi tiennent les plus grands événements !!… ma place était prise. Et j’étais là, ne sachant plus quelle tête faire ; le Président avait beau regretter ce contre-temps, le mal était fait ! Alors je dus modérer mes prétentions (ce n’est jamais une mauvaise chose pour nous) et je demandai Constantinople ; au bout d’un mois je posai ma candidature pour la Chine, puis le Japon ; un an après, je briguais, les larmes aux yeux, un emploi infime de casseur de pierres au département de la Guerre… d’ailleurs sans plus de succès.
— Casseur de pierres ?
— Parfaitement, cet emploi avait été institué à l’époque de la Révolution, lorsque les fusils à pierre étaient fournis par le Gouvernement. Et ce poste existe toujours, bien que les fusils à pierre aient été supprimés, car le décret l’instituant n’a pas été rapporté. C’est un oubli, une négligence si vous le voulez, mais le titulaire de ce poste est payé comme au temps jadis.
— Quelle histoire ! s’écria Washington après un moment de silence. De ministre aux appointements de 25.000 francs, dégringoler tous les échelons de l’ordre social jusqu’au métier de casseur de pierres avec…