Le combat fut acharné; sur tous les points du champ de bataille les alliés lâchaient pied. Notre régiment occupait une position de la plus haute importance et la moindre bévue pouvait tout perdre. A ce moment critique, notre fatal insensé fit quitter au régiment la position qu’il occupait, et le lança à la charge contre la colline opposée où on ne voyait pas trace d’ennemis.
«C’est la fin de tout, pensai-je cette fois. Le régiment s’ébranla; nous avions franchi le faîte de la colline avant que ce mouvement insensé ait pu être découvert et arrêté. Nous trouvâmes de l’autre côté une armée russe de réserve au grand complet, dont personne ne soupçonnait l’existence. Qu’arriva-t-il? Nous avions 95 chances sur 100 d’être massacrés. Mais non, les Russes en conclurent que jamais un seul régiment ne se serait hasardé dans une passe aussi dangereuse; ce devrait être l’armée anglaise tout entière! Se croyant bloqués et découverts, les Russes firent demi-tour, repassèrent la colline dans un affreux désordre. Nous les serrions de près dans notre poursuite; arrivés sur le champ de bataille, ils se heurtèrent au gros de l’armée ennemie; ce fut un chaos et une confusion épouvantables, et la défaite des alliés se transforma en une éclatante victoire. Le maréchal Canrobert contemplait ce spectacle avec ravissement, émerveillé, trépignant de joie. Il fit appeler Scorosby, l’embrassa et le décora sur le champ de bataille en présence de toutes les troupes.
Quelle avait donc été la fameuse bévue de Scorosby? Il avait tout bonnement pris sa droite pour sa gauche, et rien de plus.
Il avait reçu l’ordre de se porter en arrière pour soutenir notre droite; au lieu de cela, il chargea en avant et escalada la colline par la gauche. Il acquit ce jour-là la réputation d’un grand génie militaire; la gloire de son nom répandue dans tout le monde brillera dans les annales de l’histoire. Aux yeux de tous, c’est un homme bon, doux, aimable et modeste, mais, en réalité, il est au-dessous de tout comme incapacité. Une veine phénoménale l’a servi jour par jour, année par année. Pendant un demi-siècle il a passé pour un soldat des plus brillants; sa carrière militaire est émaillée d’un nombre incalculable de bévues, cela ne l’a pas empêché de devenir chevalier, baron, voire même lord; voyez plutôt sa poitrine, elle est constellée de décorations. Eh! bien, monsieur, chacune de ces décorations représente une gaffe colossale; prises dans leur ensemble, elles constituent nettement la preuve qu’avant tout, pour réussir en ce monde, il faut être né «veinard»!
TABLE
ACHEVÉ D’IMPRIMER
le vingt-deux mai mil neuf cent dix
PAR
BLAIS & ROY
A POITIERS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE