Comme ma tante se prosternait devant moi, ma conscience chancela de nouveau et tomba lourdement sur le parquet.
—Oh! promettez-le-moi ou vous êtes perdu! promettez-le-moi, soyez sauvé et vous vivrez d’une vie nouvelle.
Poussant un profond soupir ma conscience subjuguée ferma les yeux et tomba dans un profond sommeil.
Avec une exclamation de joie, je passai d’un bond devant ma tante et saisis à la gorge le tyran de ma vie entière. Après tant d’années d’attente et d’espoir je le tenais donc enfin! Je mis ma conscience en pièces, je la fendis en menus morceaux, et jetai dans le feu ses débris sanglants. Enfin! ma conscience était morte et pour toujours; je me sentais un homme libre! Je me tournai vers ma pauvre tante, qui paraissait pétrifiée de terreur, et je m’écriai:
—Sortez d’ici avec tous vos pauvres, vos charités, vos réformes, votre morale fastidieuse! Vous voyez devant vous un homme qui a cessé de lutter et dont l’âme a trouvé enfin la paix, un homme dont le cœur est devenu insensible au chagrin, à la souffrance et au remords; un homme sans conscience! Dans ma joie je veux bien vous épargner; mais je pourrais vous étrangler sans le moindre regret! Sauvez-vous.
Elle s’enfuit. Depuis ce jour ma vie respire le bonheur, un bonheur inconnu. Rien au monde ne pourrait me persuader de reprendre une conscience. J’expulsai tous mes vieux préjugés pour vivre d’une vie nouvelle. Pendant les deux semaines qui suivirent, pour satisfaire certaines vieilles rancunes je tuai 38 personnes. Je brûlai une maison qui offusquait ma vue, j’extorquai à une veuve et à des orphelins leur dernière vache; celle-ci est je crois très bonne sans être cependant de pure race.
J’ai de plus commis moult crimes très variés et ce genre d’occupation m’a follement diverti; autrefois sans aucun doute, mes cheveux seraient devenus gris et mon cœur trop sensible aurait saigné de douleur.
Pour terminer j’ajoute, à titre de réclame, que les écoles de médecine désireuses de trouver des mendiants pour leurs expériences scientifiques feront bien de visiter la collection que je possède dans ma cave avant de faire leurs acquisitions ailleurs; cette collection de mendiants rassemblée et préparée par moi-même, je la vendrais à bon compte, en gros, en détail ou à la tonne, car je veux renouveler mon stock pour le printemps prochain.