CHAPITRE IV

Pendant les deux mois qui suivirent, bien des événements se succédèrent. La pauvre Rosannah, depuis sa fuite, n’était jamais retournée chez sa grand’mère, à Portland, en Orégon, et elle ne lui avait donné d’autre signe de vie que le duplicata de la triste note laconique laissée par elle à l’hôtel de Télégraph-Hill. Etait-elle encore vivante?

En tout cas la personne qui l’avait recueillie la cachait soigneusement, car jusqu’à ce jour il avait été impossible de découvrir sa trace.

Alonzo, lui, ne l’avait pas oubliée et ne perdait pas tout espoir. Il se disait: «Un jour, lorsqu’elle se sentira triste, elle chantera la douce chanson que j’aimais tant et je la découvrirai.» Il mit donc sac au dos, prit avec lui un téléphone portatif, quitta sa ville natale et ses frimas et partit pour courir le monde. Il traversa bien des Etats lointains. De temps à autre, les étrangers voyaient avec étonnement un jeune homme pâle, à l’air épuisé et profondément malheureux, grimper péniblement le long des poteaux télégraphiques plantés dans les endroits les plus solitaires; là il restait quelquefois perché pendant plusieurs heures l’oreille appuyée contre une petite boîte carrée; puis il descendait en poussant de profonds soupirs et continuait son chemin. Parfois les habitants tiraient sur lui à l’exemple des paysans qui déchargent leurs armes sur les aéronautes parce qu’ils les prennent pour des fous et des individus dangereux. Aussi ses vêtements étaient-ils criblés de plomb et toute sa personne constellée de blessures; mais il supporta patiemment ses misères.

En accomplissant son pieux pèlerinage il pensait souvent en soupirant: «Ah si seulement je pouvais entendre le doux Tout à heure!»

Au bout de deux mois de cette vie errante, quelques âmes compatissantes s’apitoyèrent sur l’état du pauvre vagabond et l’enfermèrent dans une maison de fous à New-York.

Il n’opposa aucune résistance, car son énergie, son cœur et son courage étaient à bout. Le directeur de la maison le prit en pitié, l’installa dans son propre appartement et le soigna avec un dévouement plein d’affection. Au bout d’une semaine, le patient put se lever pour la première fois. Il était étendu confortablement sur un canapé, écoutant le sifflement lugubre du vent de mars et le piétinement des pas dans la rue (il était environ 6 heures du soir à New-York et chacun rentrait chez soi après une journée bien remplie).

Alonzo avait à côté de lui un bon feu pétillant qui lui faisait oublier les intempéries et la brise glaciale du dehors. Il souriait à la pensée que ses longues promenades amoureuses le faisaient passer pour un maniaque aux yeux du monde et il laissait errer capricieusement son imagination, lorsqu’un son très discret et très doux, lointain et à peine perceptible, vint frapper son oreille. Son pouls s’arrêta; il écouta haletant, les lèvres entr’ouvertes. Le son grandit peu à peu; toujours haletant, l’oreille tendue, il se souleva sur les coudes. Enfin il s’écria:

—C’est elle! Je reconnais sa voix divine!

Il se traîna vers le coin d’où partait le son, écarta un rideau et découvrit un téléphone. Se penchant sur l’appareil il poussa l’exclamation suivante: