M. Hackett, en retour, envoya au président un livre quelconque, probablement de sa composition, puis il échangea quelques lettres avec le président.
Un soir, très tard, ayant complètement oublié cet épisode, je me rendis à la Maison Blanche, convoqué par le président: en entrant dans le cabinet de M. Lincoln, j’aperçus, à ma grande surprise, H. Hackett qui attendait une audience dans l’antichambre. Le président me demanda s’il y avait quelqu’un de l’autre côté de sa porte; je lui répondis que Hackett s’y trouvait. D’un air maussade il me dit: «Je ne puis le recevoir, non, décidément non, j’espérais bien qu’il était parti!» Puis il ajouta: «Ceci vous prouve l’inconvénient qu’il y a à se créer des amis dans ma situation. Vous savez combien j’appréciais Hackett comme acteur; je ne me suis d’ailleurs pas privé de le lui écrire; il m’a envoyé ce livre et je pensais que nous en resterions là; mais, parce que nous avons échangé quelques lettres amicales, il profite de cette circonstance pour m’adresser une requête: devinez ce qu’il me demande? Il veut tout bonnement que je le nomme «consul à Londres»; le pauvre cher homme!»
Je vous ferai observer, en terminant, que l’histoire de William Ferguson est parfaitement véridique et qu’elle concerne quelqu’un de ma connaissance (j’ai modifié quelques détails pour empêcher William de se reconnaître).
Tous ceux qui lisent cet article ont sans contredit, à certain moment de leur existence, joué le rôle de «héros d’occasion». Je voudrais bien savoir combien, parmi ces lecteurs, sont disposés à parler de cet épisode et combien aimeraient à se souvenir des conséquences qu’il entraîna?
A LA CURE D’APPÉTIT
CHAPITRE PREMIER
Cet établissement se nomme Hochberghaus et est situé en Bohême, à une petite journée de voyage de Vienne. Naturellement c’est un sanatorium, car l’empire d’Autriche regorge de ces établissements bienfaisants qui distribuent généreusement la santé au monde entier. Les eaux de cet empire ont toutes des propriétés médicinales. Mises en bouteilles, on les expédie dans le monde entier; quant aux natifs, ils boivent de la bière; ceci à première vue paraît un sacrifice méritoire, mais les étrangers qui ont bu à Vienne de la bière changent facilement d’opinion. Je veux surtout parler de la bière Pilsner que l’on déguste dans une petite taverne d’une ruelle obscure du premier arrondissement. (Le nom de cette taverne m’échappe, mais on peut facilement la retrouver; il suffit de demander l’église grecque; arrivé là, vous longez ce monument à droite, et la maison voisine est cette petite taverne.) Dans cette ruelle, aucun trafic, aucun bruit, on y trouve l’illusion d’un dimanche perpétuel; cette taverne se compose de deux petites salles à plafond bas soutenu par des voûtes massives; les voûtes et plafonds sont blanchis à la chaux; on se croirait presque dans les cellules des donjons d’une bastille. L’ameublement est des plus simples, très modeste et sans la moindre ornementation. Pourtant les consommateurs y trouvent une grande compensation, car la bière qu’on y boit est incomparable et aucune bière du monde ne peut rivaliser avec elle. Dans la première salle, vous trouverez douze ou quinze dames et messieurs; dans l’autre une douzaine de généraux et d’ambassadeurs. On peut vivre des mois à Vienne sans entendre parler de cet établissement, mais quiconque le connaît et l’a expérimenté ne peut plus s’en déshabituer.
Mais revenons à notre sujet: au sanatorium. Tous les gens mal portants devraient élire domicile à Vienne et y établir leur quartier général pour rayonner de là suivant leurs besoins sur les sanatoriums environnants. Ils feraient par exemple une fugue à Marienbad pour se débarrasser de leur embonpoint, à Carlsbad pour leurs rhumatismes, à Kaltenleutgeben pour une cure d’eau destinée à chasser à tout jamais leurs autres maladies. C’est si commode! Vous pouvez de Vienne envoyer un projectile dans Kaltenleutgeben avec un fusil calibre 12; là, en moins d’une heure, par des trains étonnamment lents, vous pouvez oublier dans des collines boisées et dans des sentiers ombragés la clarté fatigante et la grosse chaleur de la ville; vous pouvez trouver un air pur et frais, le concert des oiseaux, le repos et le calme du paradis.
A proximité de Vienne, il existe une multitude d’autres sanatoriums tous plus charmants les uns que les autres. Vienne est située au centre d’un magnifique amphithéâtre de montagnes couvertes de lacs et de forêts; vraiment aucune autre ville ne jouit d’une position aussi heureuse.
Le sanatorium de Hochberghaus représente un bâtiment de grande dimension planté solitairement au sommet d’une montagne couverte de forêts épaisses. C’est un établissement pour l’appétit, et les gens qui ont perdu leur appétit viennent là pour le retrouver. A mon arrivée, le professeur Haimberger me prit à part dans son cabinet de consultation et me posa les questions suivantes: