Le gouverneur se trouvait pris entre deux feux; d’un côté sa nièce le suppliait de pardonner à son mari; de l’autre ses partisans lui demandaient de se souvenir qu’il était le premier magistrat de l’Etat et qu’il fallait en finir avec l’exécution de Clayton.
Cédant à la voix du devoir, le gouverneur donna sa parole que l’exécution ne serait plus reculée; ceci se passait il y a deux semaines. Mrs Clayton l’implora de nouveau, disant:
—Maintenant que vous venez de donner votre parole, mon dernier espoir s’évanouit, car je sais que vous ne reviendrez jamais sur votre promesse. Vous avez fait tout votre possible pour sauver John; je n’ai rien à vous reprocher; vous l’aimez, vous m’aimez aussi, et si vous pouviez le sauver vous le feriez. Il ne me reste plus qu’à adoucir les quelques jours qui lui restent à vivre avant que la nuit éternelle ne vienne assombrir ma vie. Oh! vous serez avec moi, ce jour terrible; vous ne me quitterez pas, n’est-ce pas?
—Je vous le promets, pauvre enfant, je resterai auprès de vous.
Sur l’ordre du gouverneur, Clayton reçut tous les adoucissements possibles dans sa prison; sa femme et son enfant passaient les journées auprès de lui; moi, je lui tenais compagnie la nuit. On le fit sortir de l’étroite cellule qu’il occupait depuis le commencement de sa réclusion pour lui donner les appartements spacieux et confortables du gardien-chef. Il ne pouvait s’empêcher de penser à l’infortuné inventeur, lâchement assassiné, et aux joies que lui procurerait le télélectroscope s’il en possédait un dans sa prison. Son désir fut exaucé.
Mis en communication avec le poste téléphonique international, il put ainsi chaque jour et chaque nuit appeler un coin différent du globe, prendre part à sa vie, jouir de ses spectacles étranges, parler avec ses habitants; en un mot, s’imaginer, grâce à ce merveilleux instrument, qu’il était aussi libre que les oiseaux de l’air. Cette illusion lui faisait oublier un instant sa prison, ses chaînes et ses barreaux macabres. Il parlait rarement, et je me gardais bien de l’interrompre lorsqu’il était absorbé par son appareil.
Je restais assis dans son petit salon, je lisais, je fumais, et les soirées me parurent calmes, reposantes et plutôt agréables. De temps à autre je l’entendais crier: «Donnez-moi Yeddo; donnez-moi Hong-Kong; donnez-moi Melbourne.» Je continuais à lire, à fumer confortablement, tandis qu’il était en communication avec ces pays lointains où le soleil commençait à poindre à l’horizon, et où les travailleurs se rendaient à leur travail quotidien. Parfois, la conversation qui arrivait de ces régions lointaines m’intéressait, et j’écoutais.
Hier, l’instrument resta silencieux; c’était plutôt naturel, car l’exécution devait avoir lieu le lendemain.
Cette veille fatale fut consacrée aux larmes, aux sanglots et aux adieux. Le gouverneur, la femme du prisonnier et son enfant restèrent à la prison jusqu’à onze heures et quart du soir et les scènes auxquelles j’assistai me désolèrent. L’exécution devait avoir lieu à 4 heures du matin. Quelques minutes après onze heures, des coups de marteau interrompirent le silence de la nuit. Une grande clarté se produisit au dehors et l’enfant se mit à crier: «Qu’est-ce que c’est, papa?» Courant à la fenêtre avant qu’on ait pu l’arrêter, la petite fille battit des mains et appela sa mère: «Oh! viens vite, maman, viens voir la jolie chose qu’ils préparent!» La pauvre mère savait ce qui se passait; elle s’évanouit. Le gibet se dressait sous les fenêtres du prisonnier.
L’infortunée fut emportée plus morte que vive dans ses appartements; Clayton et moi nous restâmes seuls, pensifs, songeurs et immobiles comme des statues.