Quelque vieux roublard de reporter m'a volé une affiche ; en furetant dans toute la ville, il a découvert ma seconde qu'il a également subtilisée. Ainsi, il a fait ce qu'on appelle en terme professionnel « un bon scoop », c'est-à-dire qu'il a su se procurer un document précieux, en s'arrangeant pour qu'aucun autre journal que le sien n'ait le même « tuyau ». Ce scoop a permis à son journal, le principal de l'endroit, d'imprimer la nouvelle en gros caractères en tête de son article de fond du lendemain matin ; venait ensuite un long dithyrambe sur notre malheur accompagné de violents commentaires sur le coupable ; en même temps, le journal ouvrait une souscription de 1.000 dollars pour renforcer la prime déjà promise. Les feuilles publiques de ce pays s'entendent merveilleusement à soutenir une noble cause... surtout lorsqu'elles entrevoient une bonne affaire.
J'étais assis à table comme de coutume, à une place choisie pour me permettre d'observer et de dévisager Jacob Fuller ; je pouvais en même temps écouter ce qui se disait à sa table. Les quatre-vingts ou cent personnes de la salle commentaient l'article du journal en souhaitant la découverte de cette canaille qui infectait la ville de sa présence. Pour s'en débarrasser, tous les moyens étaient bons ; on avait le choix du procédé : une balle, une canne plombée, etc.
Lorsque Fuller entra, il avait dans une main l'affiche (pliée), dans l'autre le journal. Cette vue me stupéfia et me donna des battements de cœur. Il avait l'air sombre et semblait plus vieux de dix ans, en même temps que très préoccupé ; son teint était devenu terreux. Et songez un peu, ma chère maman, à tous les propos qu'il dut entendre ! Ses propres amis, qui ne le soupçonnaient pas, lui appliquaient les épithètes et les qualificatifs les plus infâmes, en se servant du vocabulaire très risqué des dictionnaires dont la vente est permise ici. Et, qui plus est, il dut prendre part à la discussion et partager les appréciations véhémentes de ses amis. Cette circonstance le mettait mal à l'aise, et il ne parvint pas à me le dissimuler ; je remarquai facilement qu'il avait perdu l'appétit et qu'il grignotait pour se donner contenance. A la fin, un des convives déclara :
— Il est probable que le vengeur de ce forfait est parmi nous dans cette salle et qu'il partage notre indignation générale contre cet inqualifiable scélérat. Je l'espère, du moins.
Ah ! ma mère ! Si vous aviez vu la manière dont Fuller grimaçait et regardait effaré autour de lui. C'était vraiment pitoyable ! N'y pouvant plus tenir, il se leva et sortit.
Pendant quelques jours, il donna à entendre qu'il avait acheté une mine à Mexico et voulait liquider sa situation à Denver pour aller au plus tôt s'occuper de sa nouvelle propriété et la gérer lui-même.
Il joua bien son rôle, annonça qu'il emporterait avec lui quarante mille dollars, un quart en argent, le reste en billets ; mais comme il avait grandement besoin d'argent pour régler sa récente acquisition, il était décidé à vendre à bas prix pour réaliser en espèces. Il vendit donc son bien pour trente mille dollars. Puis, devinez ce qu'il fit.
Il exigea le paiement en monnaie d'argent, prétextant que l'homme avec lequel il venait de faire affaire à Mexico était un natif de New-England, un maniaque plein de lubies qui préférait l'argent à l'or ou aux traites. Le motif parut étrange, étant donné qu'une traite sur New-York pouvait se payer en argent sans la moindre difficulté. On jasa de cette originalité pendant un jour ou deux, puis ce fut tout, les sujets de discussion ne durent d'ailleurs jamais plus longtemps dans ce beau pays de Denver.
Je surveillais mon homme sans interruption ; dès que le marché fut conclu et qu'il eut l'argent en poche, ce qui arriva le 11, je m'attachai à ses pas, sans perdre de vue le moindre de ses mouvements. Cette nuit-là, ou plutôt le 12 (car il était un peu plus de minuit), je le filai jusqu'à sa chambre qui donnait sur le même corridor que la mienne, puis, je rentrai chez moi ; j'endossai mon déguisement sordide de laboureur, me maquillai la figure en conséquence, et m'assis dans ma chambre obscure, gardant à portée de ma main un sac plein de vêtements de rechange. Je laissai ma porte entrebâillée, me doutant bien que l'oiseau ne tarderait pas à s'envoler. Au bout d'une demi-heure, une vieille femme passa ; elle portait un sac. Un coup d'œil rapide me suffit pour reconnaître Fuller sous ce déguisement ; je pris mon baluchon et le suivis.
Il quitta l'hôtel par une porte de côté ; et, tournant au coin de l'établissement, il prit une rue déserte qu'il remonta pendant quelques instants, sans se préoccuper de l'obscurité et de la pluie. Il entra dans une cour et monta dans une voiture à deux chevaux qu'il avait commandée à l'avance ; sans permission, je grimpe derrière, sur le coffre à bagages, et nous partîmes à grande allure. Après avoir parcouru une dizaine de milles, la voiture s'arrêta à une petite gare. Fuller en descendit et s'assit sur un chariot remisé sous la véranda, à une distance calculée de la lumière ; j'entrai pour surveiller le guichet des billets. Fuller n'en prenant pas, je l'imitai. Le train arriva : Fuller se fit ouvrir un compartiment ; je montai dans le même wagon à l'autre extrémité, et suivant tranquillement le couloir, je m'installai derrière lui. Lorsqu'il paya sa place au conducteur, il fallut bien indiquer sa gare de destination ; je me glissai alors un peu plus près de lui pendant que l'employé lui rendait sa monnaie.