« Que faire ? Je perdais la tête, ne savais plus que devenir. On ne me donnait que très peu de temps, vingt-quatre heures, je crois. J'étais perdu si mon nom venait à être connu. La population m'aurait lynché sans admettre d'explications. C'est toujours ce qui arrive avec les lynchages ; lorsqu'on découvre qu'on s'est trompé on se désole, mais il est trop tard... (vous voyez que la même chose est arrivée pour M. Holmès). Alors, je résolus de tout vendre, de faire argent de tout, et de fuir jusqu'à ce que l'orage fût passé ; plus tard, je reviendrais avec la preuve de mon innocence. Je partis donc de nuit, et me sauvai bien loin, dans la montagne, où je vécus, déguisé sous un faux nom.

« Je devins de plus en plus inquiet et anxieux ; dans mon trouble je voyais des esprits, j'entendais des voix et il me devenait impossible de raisonner sainement sur le moindre sujet ; mes idées s'obscurcirent tellement que je dus renoncer à penser, tant je souffrais de la tête. Cet état ne fit qu'empirer. Toujours des voix, toujours des esprits m'entouraient. Au début, ils ne me poursuivaient que la nuit, bientôt ce fut aussi le jour. Ils murmuraient à mon oreille autour de mon lit et complotaient contre moi ; je ne pouvais plus dormir et me sentais brisé de fatigue.

« Une nuit, les voix me dirent à mon oreille : « Jamais nous n'arriverons à notre but parce que nous ne pouvons ni l'apercevoir, ni par conséquent le désigner au public. »

« Elles soupirèrent, puis l'une dit : « Il faut que nous amenions Sherlock Holmès ; il peut être ici dans douze jours. » Elles approuvèrent, chuchotèrent entre elles et gambadèrent de joie.

« Mon cœur battait à se rompre ; car j'avais lu bien des récits sur Holmès et je pressentais quelle chasse allait me donner cet homme avec sa ténacité surhumaine et son activité infatigable.

« Les esprits partirent le chercher ; je me levai au milieu de la nuit et m'enfuis, n'emportant que le sac à main qui contenait mon argent : trente mille dollars. Les deux tiers sont encore dans ce sac. Il fallut quarante jours à ce démon pour retrouver ma trace. Je lui échappai. Par habitude, il avait d'abord inscrit son vrai nom sur le registre de l'hôtel, puis il l'avait effacé pour mettre à la place celui de « Dagget Barclay ». Mais la peur vous rend perspicace. Ayant lu le vrai nom, malgré les ratures, je filai comme un cerf.

« Depuis trois ans et demi, il me poursuit dans les États du Pacifique, en Australie et aux Indes, dans tous les pays imaginables, de Mexico à la Californie, me donnant à peine le temps de me reposer ; heureusement, le nom des registres m'a toujours guidé, et j'ai pu sauver ma pauvre personne !

« Je suis mort de fatigue ! Il m'a fait passer un temps bien cruel, et pourtant, je vous le jure, je n'ai jamais fait de mal ni à lui, ni à aucun des siens. »

Ainsi se termina le récit de cette lamentable histoire qui bouleversa tous les jeunes gens ; quant à moi, chacune de ces paroles me brûla le cœur comme un fer rouge. Nous décidâmes d'adopter le vieillard, qui deviendrait mon hôte et celui d'Hyllyer. Ma résolution est bien arrêtée maintenant ; je l'installerai à Denver et le réhabiliterai.

Mes camarades lui donnèrent la vigoureuse poignée de main de bienvenue des mineurs et se dispersèrent pour répandre la nouvelle.