Il finit par obéir. Le shériff prit la parole, rassemblant son cheval dans une attitude martiale ; il ne s'emporta pas et parla sans véhémence, sur un ton compassé et pondéré, bien fait pour ne leur inspirer aucune crainte.
— Vous faites du propre, vous autres ! Vous êtes tout au plus dignes de marcher de pair avec ce gredin de Shadbelly Higgins, cet infâme... reptile qui attaque les gens par derrière et se croit un héros.
Ce que je méprise par-dessus tout, c'est une foule qui se livre au lynchage. Je n'y ai jamais rencontré un homme à caractère. Il faut en éliminer cent avant d'en trouver un qui ait assez de cœur au ventre pour oser attaquer seul un homme même infirme. La foule n'est qu'un ramassis de poltrons et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le shériff lui-même est le roi des lâches.
Il s'arrêta, évidemment pour savourer ces dernières paroles et juger de l'effet produit, puis il reprit :
— Le shériff qui abandonne un prisonnier à la fureur aveugle de la foule est le dernier des lâches. Les statistiques constatent qu'il y a eu cent quatre-vingt-deux shériffs, l'année dernière, qui ont touché des appointements injustement gagnés. Au train où marchent les choses, on verra bientôt figurer une nouvelle maladie dans les livres de médecine sous le nom de « mal des shériffs ».
Les gens demanderont : « Le shériff est encore malade ? »
Oui ! il souffre toujours de la même maladie incurable.
On ne dira plus : « Un tel est allé chercher le shériff du comité de Rapalso ! » mais : un tel est allé chercher le « froussard » de Rapalso ! Mon Dieu ! qu'il faut donc être lâche pour avoir peur d'une foule en train de lyncher un homme !
Il regarda le prisonnier du coin de l'œil et lui demanda :
— Étranger, qui êtes-vous et qu'avez-vous fait ?