« M. Radiway proposa alors que l'assemblée fît son choix parmi les derniers candidats, et que l'élection eût lieu sans faute pour le déjeuner. Cette proposition fut acceptée.

« Au premier tour, il y eut scission : les uns penchaient en faveur d'un candidat réputé très jeune ; les autres lui préféraient un autre homme de belle stature. Le vote du président fit incliner la balance du côté du dernier, M. Messick ; mais cette solution déplut fortement aux partisans de M. Ferguson, le candidat battu ; on songea même un instant à demander un nouveau tour de scrutin ; bref, tous décidèrent d'ajourner la solution, et la séance fut levée de suite.

« Les préparatifs du repas détournèrent l'attention du parti Ferguson et au moment où le fil de la discussion allait reprendre, on annonça en grande pompe que M. Harris était servi. Cette nouvelle produisit un soulagement général.

« Les tables furent improvisées avec les dossiers de fauteuils des compartiments, et nous nous assîmes, la joie au cœur, en pensant à ce régal après lequel nous soupirions depuis une grande semaine. En quelques instants, nous avions pris une tout autre physionomie. Tout à l'heure le désespoir, la misère, la faim, l'angoisse fiévreuse, étaient peints sur nos visages ; maintenant une sérénité, une joie indescriptible régnaient parmi nous ; nous débordions de bonheur. J'avoue même sans fausse honte que cette heure de soulagement a été le plus beau moment de ma vie d'aventures.

« Le vent hurlait au dehors et fouettait la neige autour de notre prison, mais nous n'en avions plus peur maintenant.

« J'ai assez aimé Harris. Il aurait pu être mieux cuit, sans doute, mais en toute justice, je dois reconnaître qu'aucun homme ne m'agréa jamais autant que Harris et ne me procura autant de satisfaction. Messick ne fut pas précisément mauvais, bien qu'un peu trop haut en goût ; mais pour la saveur et la délicatesse de la chair, parlez-moi de Harris.

« Messick avait certainement des qualités que je ne lui contesterai pas, mais il ne convenait pas plus pour un petit déjeuner qu'une momie (ceci soit dit sans vouloir l'offenser). Quelle maigreur !! mon Dieu ! et dur !! Ah ! vous ne vous imaginerez jamais à quel point il était coriace ! Non jamais, jamais !

— Me donnez-vous à entendre que réellement vous... ?

— Ne m'interrompez pas, je vous en prie.

« Après ce frugal déjeuner, il fallait songer au dîner ; nous portâmes notre choix sur un nommé Walker, originaire de Détroit. Il était excellent ; je l'ai d'ailleurs écrit à sa femme un peu plus tard. Ce Walker ! je ne l'oublierai de ma vie ! Quel délicieux morceau ! Un peu maigre, mais succulent malgré cela. Le lendemain, nous nous offrîmes Morgan de l'Alabama pour déjeuner. C'était un des plus beaux hommes que j'aie jamais vus, bien tourné, élégant, distingué de manières ; il parlait couramment plusieurs langues ; bref un garçon accompli, qui nous a fourni un jus plein de saveur. Pour le dîner, on nous prépara ce vieux patriarche de l'Orégon. Là, nous reçûmes un superbe « coup de fusil » ; — vieux, desséché, coriace, il fut impossible à manger. Quelle navrante surprise pour tous ! A tel point que je finis par déclarer à mes compagnons : — Messieurs, faites ce que bon vous semble ; moi, je préfère jeûner en attendant meilleure chère.