J'appris qu'il faisait autrefois partie du Congrès et qu'il était un très brave homme. Un beau jour, pris dans une tourmente de neige et à deux doigts de mourir de faim, il a été tellement ébranlé par le froid et révolutionné, que deux ou trois mois après cet incident, il devenait complètement fou. Il va bien maintenant, paraît-il, mais la monomanie le tient et lorsqu'il enfourche son vieux « dada », il ne s'arrête qu'après avoir dévoré en pensée tous ses camarades de voyage. Tous y auraient certainement passé, s'il n'avait dû descendre à cette station ; il sait leurs noms sur le bout de ses doigts. Quand il a fini de les manger tous, il ne manque pas d'ajouter : « L'heure du déjeuner étant arrivée, comme il n'y avait plus d'autres candidats, on me choisit. Élu à l'unanimité pour le déjeuner, je me résignai. Et me voilà. »

C'est égal ! j'éprouvai un fameux soulagement en apprenant que je venais d'entendre les élucubrations folles d'un malheureux déséquilibré et non le récit des prouesses d'un cannibale avide de sang.


L'HOMME AU MESSAGE POUR LE DIRECTEUR GÉNÉRAL

I

Il y a quelques jours, au commencement de février 1900, je reçus la visite d'un de mes amis qui vint me trouver à Londres où je réside en ce moment. Nous avons tous deux atteint l'âge où, en fumant une pipe pour tuer le temps, on parle beaucoup moins volontiers du charme de la vie que de ses propres ennuis. De fil en aiguille, mon ami se mit à invectiver le Département de la Guerre. Il paraît qu'un de ses amis vient d'inventer une chaussure qui pourrait être très utile aux soldats dans le Sud Africain.

C'est un soulier léger, solide et bon marché, imperméable à l'eau et qui conserve merveilleusement sa forme et sa rigidité. L'inventeur voudrait attirer sur sa découverte l'attention du Gouvernement, mais il n'a pas d'accointances et sait d'avance que les grands fonctionnaires ne feraient aucun cas d'une demande qu'il leur adresserait.

— Ceci montre qu'il n'a été qu'un maladroit, comme nous tous d'ailleurs, dis-je en l'interrompant. Continuez.

— Mais pourquoi dites-vous cela ? Cet homme a parfaitement raison.