Je compris que l'un de nous deux allait passer un mauvais quart d'heure ! La lucidité et la présence d'esprit dans les circonstances pathétiques de la vie sont faits assez connus pour que je les passe sous silence. Toutes les idées qui me traversèrent le cerveau pendant que l'ours dévalait sur moi auraient eu peine à tenir dans un gros in-octavo. Tout en chargeant ma carabine, je passai rapidement en revue mon existence entière, et je remarquai avec terreur qu'en face de la mort on ne trouve pas une seule bonne action à son acquit, tandis que les mauvaises affluent d'une manière humiliante. Je me rappelai, entre autres fautes, un abonnement de journal que je n'avais pas payé pendant longtemps, remettant toujours ma dette d'une année à l'autre ; il m'était hélas ! impossible de réparer mon indélicatesse car l'éditeur était décédé et le journal avait fait faillite.
Et mon ours approchait toujours ! Je cherchai à me remémorer toutes les lectures que j'avais faites sur des histoires d'ours et sur des rencontres de ce genre, mais je ne trouvai aucun exemple d'homme sauvé par la fuite. J'en conclus alors que le plus sûr moyen de tuer un ours était de le tirer à balle, quand on ne peut pas l'assommer d'un coup de massue. Je pensai d'abord à le viser à la tête, entre les deux yeux, mais ceci me parut dangereux. Un cerveau d'ours est très étroit, et à moins d'atteindre le point vital, l'animal se moque un peu d'avoir une balle de plus ou de moins dans la tête.
Après mille réflexions précipitées, je me décidai à viser le corps de l'ours sans chercher un point spécial.
J'avais lu toutes les méthodes de Creedmoore, mais il m'était difficile d'appliquer séance tenante le fruit de mes études scientifiques. Je me demandai si je devais tirer couché, à plat ventre, ou sur le dos, en appuyant ma carabine sur mes pieds. Seulement dans toutes ces positions, je ne pourrais voir mon adversaire que s'il se présentait à deux pas de moi ; cette perspective ne m'était pas particulièrement agréable. La distance qui me séparait de mon ennemi était trop courte, et l'ours ne me donnerait pas le temps d'examiner le thermomètre ou la direction du vent. Il me fallait donc renoncer à appliquer la méthode Creedmoore, et je regrettai amèrement de n'avoir pas lu plus de traités de tir.
L'ours approchait de plus en plus ! A ce moment, je pensai, la mort dans l'âme, à ma famille ; comme elle se compose de peu de membres, cette revue fut vite passée. La crainte de déplaire à ma femme ou de lui causer du chagrin dominait tous mes sentiments. Quelle serait son angoisse en entendant sonner les heures et en ne me voyant pas revenir ! Et que diraient les autres, en ne recevant pas leurs mûres à la fin de la journée ; Quelle douleur pour ma femme, lorsqu'elle apprendrait que j'avais été mangé par un ours ! Cette seule pensée m'humilia : être la proie d'un ours ! Mais une autre préoccupation hantait mon esprit ! On n'est pas maître de son cerveau à ces moments-là ! Au milieu des dangers les plus graves, les idées les plus saugrenues se présentent à vous. Pressentant en moi-même le chagrin de mes amis, je cherchai à deviner l'épitaphe qu'ils feraient graver sur ma tombe, et arrêtai mon choix sur cette dernière :
CI-GIT UN TEL
MANGÉ PAR UN OURS
LE 20 AOUT 1877.
Cette épitaphe me parut triviale et malsonnante. Ce « mangé par un ours » m'était profondément désagréable, et me ridiculisait. Je fus pris de pitié pour notre pauvre langue ; en effet ce mot « mangé » demandait une explication ; signifiait-il que j'avais été la proie d'un cannibale ou d'un animal ? Cette méprise ne saurait exister en allemand, où le mot « essen » veut dire mangé par un homme et « fressen » par un animal. Comme la question se simplifierait en allemand !
HIER LIEGT