LES DROITS DE LA FEMME
PAR
ARTHEMUS WARD
L'année dernière, j'avais planté ma tente dans une petite ville d'Indiana. Je me tenais sur le seuil de la porte pour recevoir les visiteurs, lorsque je vis arriver une députation de femmes ; elles me déclarèrent qu'elles faisaient partie de l'Association féministe et réformiste des droits de la femme de Bunkumville, et me demandèrent l'autorisation d'entrer dans ma tente sans payer.
— Je ne saurais vous accorder cette faveur, répondis-je ; mais vous pouvez payer sans entrer.
— Savez-vous qui nous sommes ? cria l'une de ces femmes, créature immense, à l'air rébarbatif, qui portait une ombrelle de cotonnade bleue sous le bras ; savez-vous bien qui nous sommes, monsieur ?
— Autant que j'en puis juger à première vue, répondis-je, il me semble que vous êtes des femmes.
— Sans doute, monsieur, reprit la même femme sur un ton non moins revêche ; mais nous appartenons à la société protectrice des droits de la femme ; cette société croit que la femme a des droits sacrés, et qu'elle doit chercher à élever sa condition.
— Douée d'une intelligence égale à celle de l'homme, la femme vit perpétuellement méprisée et humiliée ; il faut remédier à cette situation, et notre société a précisément pour but de lutter avec une énergie constante contre les agissements des hommes orgueilleux et autoritaires.
Pendant qu'elle me tenait ce discours, cette créature excentrique me saisit par le col de mon pardessus et agita violemment son ombrelle au-dessus de ma tête.
— Je suis loin de mettre en doute, madame, lui dis-je en me reculant, l'honorabilité de vos intentions ; cependant je dois vous faire observer que je suis le seul homme ici, sur cette place publique ; ma femme (car j'en ai une) est en ce moment chez elle, dans mon pays.
— Oui, vociféra-t-elle, et votre femme est une esclave ! Ne rêve-t-elle jamais de liberté ? Ne pensera-t-elle donc jamais à secouer le joug de la tyrannie ? à agir librement, à voter... ? Comment se fait-il que cette idée ne lui vienne pas à l'esprit ?