C’était précisément ce que j’allais dire. Et cependant, jusqu’alors, ni Georges ni les allumettes ne m’étaient venus à l’esprit depuis trois mois; d’autre part il est certain que cette partie de phrase que j’allais énoncer n’avait aucun rapport avec ce que je devais dire ensuite.

Ma mère (elle vivait encore lorsque ces lignes furent écrites) descend du plus jeune des frères Lambton qui se sont établis ici voilà bien des années. La tradition raconte que l’aîné hérita d’une grande propriété anglaise (érigée depuis en comté) et qu’il mourut. C’est ce qui est toujours arrivé dans ma famille. Ils meurent tous tandis qu’ils pourraient faire quelque chose d’utile sans être obligés de travailler. Les deux Lambtons laissèrent beaucoup de petits Lambtons derrière eux; et lorsque enfin, il y a une cinquantaine d’années, la propriété anglaise fut érigée en comté, la nombreuse tribu des Lambtons américains (c’est-à-dire les descendants de l’aîné) commença à s’agiter. Depuis cette époque ces descendants se démènent inutilement pour arriver à faire valoir leurs droits. Le véritable comte actuel—je veux dire l’Américain—m’écrivait de temps en temps et essayait de m’intéresser à cette question brûlante de titres et de propriété, en m’offrant une part de son futur butin; mais j’ai toujours agi de manière à éviter les tentations.

Eh bien! un jour de l’été dernier, j’étais couché sous un arbre, ne pensant pas à grand’chose, lorsqu’une idée me vint à l’esprit. Je dis à quelqu’un de la maison:

—Supposez que je vive jusqu’à quatre-vingt-deux ans, que je devienne sourd, aveugle, édenté, et qu’au moment de rendre le dernier soupir sur mon lit de mort...

—Attendez, laissez-moi finir votre phrase,—interrompit l’autre.

—Allez, lui dis-je.

—Quelqu’un se précipite avec un papier, s’écrie: «Tous les autres héritiers sont morts, vous êtes comte de Durham!»

C’était juste ce que j’allais dire. Et pourtant jusqu’à ce moment, jamais cette idée ne m’était venue à l’esprit.—Il y a quelques années, j’aurais été stupéfait d’une chose pareille, mais je n’en étais plus à m’étonner de particularités qui m’arrivaient couramment chaque semaine, et je suis bien convaincu maintenant qu’un cerveau peut communiquer clairement avec un autre, sans l’aide du véhicule lourd et lent de la parole.

Ce siècle paraît avoir épuisé presque toutes les inventions; cependant il en reste une encore à exploiter, c’est la «phrénophonie». Elle consisterait à trouver une méthode permettant à deux esprits d’établir une communication mentale entre eux à l’aide de la volonté; cette communication serait en quelque sorte codifiée comme le télégraphe électrique. Le télégraphe et le téléphone vont devenir trop lents et trop verbeux pour nos besoins. Il faut que notre pensée puisse franchir les distances, quitte à la transformer en paroles si cela devient nécessaire; en tout cas, nous réserverions cette besogne ennuyeuse pour nos moments perdus. Il est évident que la force qui transmet notre pensée d’un cerveau à un autre revêt une forme plus fine et plus subtile que l’électricité; nous devons tout d’abord chercher à nous rendre maître de cette force, et essayer de la capter comme nous avons dû le faire pour les courants électriques. Avant l’invention du télégraphe, pas un de ces phénomènes ne semblait plus facile à expliquer que la transmission de la pensée.

Pendant que j’écris ceci, il y a certainement quelqu’un sur un autre point du globe qui en fait autant; la question se résume à ceci: lequel des deux inspire cette pensée à l’autre? A cela je ne puis répondre, mais je reste persuadé que toutes les idées ont traversé un autre cerveau pendant tout le temps qu’elles m’ont absorbé.