En arrivant à l’hôtel, je montai trois étages pour ne trouver plus personne dans nos appartements. Je n’en fus pas autrement surpris; il suffit qu’un courrier perde une minute de vue ses clients pour qu’ils aillent immédiatement rôder dans les boutiques. Et cela, généralement, au moment de prendre le train. Je m’assis pour réfléchir à ce qu’il y avait de mieux à faire, mais aussitôt le groom du hall vint me trouver pour m’annoncer que toute la bande était partie à la gare depuis une demi-heure. C’était bien la première fois que ces gens faisaient quelque chose de sensé, mais l’aventure n’en était que plus déconcertante pour moi. La vie d’un courrier est remplie de difficultés et de surprises de cette nature, et c’est généralement au moment où tout semble marcher sur des roulettes, que ses clients se permettent d’intervenir dans un accès de lucidité, en dérangeant toutes ses combinaisons.
Le train devait partir à midi précis. Il était alors midi dix. Je pouvais me rendre à la gare en dix minutes. Evidemment il ne fallait pas s’amuser en route, d’autant que c’était un rapide, et que, sur le continent, les rapides ont le mauvais goût de partir parfois à la date annoncée. De tous les voyageurs mes clients restaient seuls dans la salle d’attente, tout le monde était déjà «monté dans le train», suivant l’expression du pays. Ils étaient au paroxysme de la nervosité et de l’affolement, mais je leur mis un peu de baume sur le cœur et nous nous dépêchâmes de passer sur le quai.
Là, nouvel accroc. Le contrôleur trouva à redire à nos billets. Il les examina soigneusement, sur toutes les faces, avec un air de soupçon, puis me regarda en dessous et appela un autre employé. Celui-ci en appela d’autres, et tous ensemble se mirent à discuter, à gesticuler et à ergoter; je leur fis observer que le temps pressait et les invitai à nous laisser passer. Alors ils me dirent très poliment qu’il y avait quelque chose de louche dans ces billets et ils me demandèrent où je les avais pris.
Du coup, je devinai la cause de leur embarras. Vous vous souvenez que j’avais acheté ces tickets chez un marchand de cigares; naturellement ils devaient sentir un peu le tabac. Alors, sans aucun doute, ils se demandaient s’il ne fallait pas les signaler à la douane et me faire payer des droits pour leur odeur. Je me décidai donc à user de franchise, ce qui souvent est le meilleur moyen; je leur dis donc:
—Messieurs, je ne cherche pas à vous tromper. Ces billets de chemin de fer, je les ai...
—Ah! pardon, Monsieur, ce ne sont pas des billets de chemin de fer!
—Comment! c’est pour cela que vous faites tant d’histoire?
—Mais parfaitement, Monsieur. Ce sont tout bonnement des billets de loterie, et encore d’une loterie qui a été tirée, il y a deux ans...
J’eus l’air de très bien prendre la chose; je n’avais que cela à faire, mais ce simulacre de bonne humeur et de gaieté ne mène pas à grand’chose; on a beau faire le malin, personne ne s’y laisse prendre, et tout le monde vous regarde avec pitié et est rempli de confusion pour vous.
Je ne crois pas qu’il existe au monde une position plus pénible que n’était la mienne: la mort dans l’âme, sous l’impression d’une aussi pitoyable déconfiture, il me fallait faire bonne contenance et laisser croire à une exubérante gaîté pendant que je sentais que mes propres compagnons, ces amis si chers à mon cœur, à l’estime et au respect desquels je tenais tant, que mes compagnons, dis-je, rougissaient de honte devant des étrangers en me voyant devenir un objet de risée et de compassion...