Une chose curieuse qui frappe de suite dans un bateau moderne, c’est l’absence de tapage, de bruit de pas, de cris de commandement. Tout cela a disparu. Les manœuvres nécessaires pour amener à quai le bâtiment se déroulent sans bruit; on ne peut rien voir de l’opération, on n’entend pas passer un ordre. Un calme d’une solennité imposante remplace le tumulte infernal d’autrefois. Sur la passerelle spacieuse, tout encadrée de toile, avec son parquet grillagé et ses deux kiosques avant et arrière bien fermés où cent cinquante hommes pourraient tenir assis, il y a trois gouvernails indépendants; chacun d’eux suffit à commander la direction, si les autres viennent à manquer. Toute la conduite et la manœuvre se font de la passerelle. La manœuvre n’est plus commandée à la voix ni au sifflet, mais à l’aide de signaux à timbre automatique, trois axiomètres munis de cadrans à lettres bien apparentes assurent la direction, la manœuvre et la transmission des ordres aux aides invisibles qui assurent l’accostage ou le démarrage. L’officier qui est à l’avant est hors de vue, trop loin pour entendre les ordres au porte-voix, mais, à ses côtés, le timbre lui signifie de tirer, de filer, d’amarrer, de lâcher, etc... Il entend tout, les passagers n’entendent rien et, de cette façon, le bateau semble accoster de lui-même, sans le secours d’un homme.

Cette grande passerelle est à 30 ou 40 pieds au-dessus de l’eau, ce qui n’empêche pas la mer d’y monter de temps en temps; aussi y a-t-il une autre passerelle perchée à 12 ou 15 pieds plus haut, pour servir dans les occasions critiques. La force de l’eau est une chose étrange. Elle vous glisse entre les doigts comme de l’air, mais dans d’autres cas elle agira comme un corps solide, pliera en deux une tige de fer. Sur «le Havel», elle brisa une lourde rampe de chêne et en fit des éclats aussi menus que les brins d’un balai, au lieu de la casser en deux comme on aurait pu s’y attendre. Au moment de l’affreuse catastrophe de Johnstown, au dire de plusieurs témoins, des rochers furent entraînés assez loin sur le parcours du prodigieux torrent. A Sainte-Hélène, il y a plusieurs années, un raz-de-marée fit gravir à toute une batterie un remblai escarpé de quarante pieds, et y déposa les canons en rang comme des oignons. Mais l’eau a opéré un prodige encore plus extraordinaire dont l’authenticité est absolument garantie. On appelle «épissoire» un outil long d’un pied environ qui va en s’effilant du talon à la pointe qui se termine très aiguë. Cet outil est en fer et fort lourd. Dans une tempête, une vague embarqua à l’arrière, déferla de toute sa hauteur en emportant avec elle un épissoire, la pointe en avant, avec une violence et une rapidité si foudroyante qu’il entra de trois à quatre pouces dans le corps d’un matelot et le tua net.

A tous points de vue, le moderne «lévrier de l’océan» semble important et impressionnant à quiconque n’est pas familiarisé avec les gravures récentes de bateaux. Pour la taille, il pourrait se comparer à l’Arche de Noë, et pourtant cette masse monstrueuse d’acier abat ses cinq cent milles à travers les flots en vingt-quatre heures. Il me souvient du tour de force accompli par un paquebot sur lequel j’ai traversé jadis le Pacifique, et il ne s’agissait alors que de deux cent neuf milles en vingt-quatre heures; un an plus tard, ou à peu près, j’avais pris passage sur «le Quaker City», un «raffiot» de touristes, et, une seule fois, on nous proclama que nous venions de faire deux cent onze milles de midi à midi, par une vraie mer d’huile; encore avait-on légèrement forcé le point.

Ce petit vapeur, avec ses soixante-dix passagers et son équipage de quarante hommes, avait l’air d’une ruche d’abeilles; aujourd’hui, à bord du «Havel», nous passons ces douces journées d’été dans une sorte de solitude, tantôt avec une centaine de passagers éparpillés à de grandes distances, tantôt sans une âme en vue; et pourtant, dans les flancs du navire, il y a là, équipage compris, près de mille cent personnes.

Ces vers, très majestueux dans la poésie de la mer, peignent bien la situation actuelle.

L’Angleterre n’a besoin ni de remparts,
Ni de tours haut perchées; elle marche sur
La montagne des flots, elle demeure stable sur l’abîme.

C’est bien ce qui se passe maintenant! Alors que, jadis, les petits bateaux bondissaient sur la crête des vagues et s’effondraient dans le creux des lames, les gigantesques navires d’à présent n’escaladent plus les montagnes de la mer; ils creusent une tranchée et les traversent. Leur poids formidable, leur masse et leur élan maîtrisent les flots les plus déchaînés.

Comme les hommes de la génération actuelle sont ingénieux! Aujourd’hui, à bord du «Havel», j’ai trouvé accroché dans la chambre des cartes un cadre rempli de fiches mobiles en bois; ces fiches portaient les inscriptions que voici:

Caisse à eauvide
Double-fond nº 1 plein
Double-fond nº 2plein
Double-fond nº 3plein
Double-fond nº 4plein