—Mais puisque je vous dis que j’en puiserai par les fenêtres avec des seaux.

—Belle réponse! Avant que le déluge n’ait recouvert la crête des montagnes, l’eau douce par infiltration de l’eau de mer sera devenue salée. Il vous faut la vapeur pour distiller de l’eau. Je vous présente mes civilités, Monsieur. Ai-je bien compris que c’est là votre premier essai d’architecture navale?

—Mon tout premier, Monsieur, parole d’honneur. J’ai construit cette arche sans posséder la moindre notion des constructions navales.

—C’est un ouvrage bien remarquable, Monsieur, bien remarquable. J’estime qu’il n’y a pas un bateau sur mer d’un caractère aussi nouveau et aussi étrange.

—Vous me flattez infiniment, cher Monsieur, infiniment. Croyez bien que je garderai de votre visite un impérissable souvenir. Tous mes devoirs, Monsieur, encore grand merci et... adieu!

Adieu? non pas! L’inspecteur allemand, avec une courtoisie infatigable, ferait à Noë toutes sortes de protestations d’amitié, mais ne lui permettrait jamais de prendre la mer sur son arche.

LA CARAVELLE DE CHRISTOPHE COLOMB

De Noë à Christophe Colomb, l’architecture navale subit quelques modifications, et passa d’une médiocrité ineffable à une condition un peu moins précaire. J’ai lu quelque part, je ne sais quand, qu’un des bateaux de Colomb jaugeait quatre-vingt-dix tonnes. En comparant ce navire aux modernes «lévriers» de l’Océan, on peut se faire une idée de la petitesse des barques espagnoles, et convenir qu’elles seraient mal outillées pour soutenir de nos jours la concurrence et transporter des passagers à travers l’Atlantique. Il en faudrait soixante-quatorze pour représenter le tonnage du «Havel» et avaler une de ses fournées. Autant que je m’en souviens, il leur fallut dix semaines pour faire la traversée. Avec nos idées actuelles, ce serait peu goûté comme vitesse de marche. La caravelle avait probablement un capitaine, un second, quatre matelots et un mousse pour tout équipage. L’équipage d’un «lévrier» moderne comprend deux cent cinquante personnes.

Le navire de Christophe Colomb étant petit et très vieux, nous pouvons à coup sûr en déduire certains détails secondaires qui ont échappé à l’histoire. Par exemple, nous nous doutons un peu, qu’avec ses faibles dimensions il devait rouler, tanguer et «faire bouchon» en mer calme, pour ne plus poser que sur la tête ou sur la queue, et se coucher les oreilles dans l’eau, au moindre coup de mer; nous supposons que les lames devaient s’y promener comme chez elles et balayer son pont de l’avant à l’arrière; que les «violons» étaient installés à table en permanence, ce qui n’empêchait pas la soupe des hommes de passer plus souvent sur leurs genoux que dans leur estomac; que la salle à manger pouvait avoir dix pieds sur sept, était sombre, étouffée, puant l’huile à plein nez; que la seule cabine du bord,—grande comme une tombe—contenait une rangée de deux ou trois couchettes, étroites et étranglées comme des cercueils, et qu’une fois la lumière éteinte il y faisait une obscurité lugubre si compacte qu’on aurait pu mordre dedans et la mâcher comme un morceau de caoutchouc. Nous en déduirons encore qu’on ne pouvait se promener que sur le pont supérieur du gaillard d’arrière (car le bateau était taillé comme un soulier à haut-talon); en réalité cette promenade ne comportait qu’un piste de seize pieds de long sur trois de large, car tout le reste du navire était encombré de cardages et inondé par les flots.

Tout cela n’est pan douteux. Si nous considérons que ce petit bateau était un vieux «raffiot», il faut nous rendre à certaines autres évidences. Par exemple, il était infesté de rats et de cancrelais; par les gros temps, il y avait autant de jeu dans ses jointures qu’entre les doigts de votre main et il prenait l’eau comme un panier. Qui dit «voie d’eau» dit eau dans la cale; or, de l’eau dans la cale, c’est la mort sans phrases, l’asphyxie à bref délai provoquée par une odeur à côté de laquelle un fromage de Limbourg est un parfum exquis.