Il en résulte que le bateau est clair et gai à l’œil, et que cette gaîté vous gagne l’âme en vous rendant joyeux. Pour bien apprécier la profonde impression que vous donne cette radieuse débauche de couleurs, il faut se tenir dehors, la nuit, dans l’épaisseur des ténèbres et la pluie, et regarder tout cela par un hublot, à la splendeur aveuglante de l’éclairage électrique.
Les vieux navires étaient sombres, laids, sans aucune grâce, d’une tristesse affreusement déprimante. Ils vous poussaient à un spleen inévitable. L’idée moderne est la bonne: entourer les passagers de confort, de luxe et d’une profusion de couleurs agréables à l’œil. Dans ces conditions, vous êtes presque tentés de dire qu’on ne se trouve nulle part mieux qu’à bord,—sauf peut-être chez soi.
UN SENTIMENT DISPARU
Une chose a passé, qui ne reviendra plus: la poésie de la mer. La sentimentalité suave que la mer évoquait a disparu devant l’activité de la vie actuelle, et ne comptera plus que comme un souvenir, déjà lointain et bien atténué, mais chaque individu de notre génération avait cette sentimentalité au fond de l’âme; plus il vivait loin de l’eau salée, et plus il en faisait provision. Elle était aussi pénétrante, aussi ambiante que l’atmosphère elle-même. Devant ce seul mot: la mer, «la mer romanesque», vous voyiez, dans n’importe quelle réunion, tout le monde prendre des airs penchés et tomber dans la sensiblerie. La grande majorité des anciennes chansons pour jeunes gens à la mode avaient pour motif l’insaisissable mélancolie, et pour refrain des fioritures sur la mer. Dans les pique-nique en canot, en barbotant dans quelque petite crique, il était très bien porté de chanter, aux approches du crépuscule:
Cinglant vers sa patrie,
D’un rivage étranger, etc...
Cette chanson était d’ailleurs très populaire dans l’Ouest à bord des petits bateaux à roues. Il y en avait une autre:
Mon navire est près de terre,
Et ma barque est à la mer,
Mais avant de lever l’ancre, Tom Moore,
Buvons deux fois à ta santé!
Et encore celle-ci:
Pilote, en cette nuit terrible,
L’Océan dangereux...
Ou bien: