L'Empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la tête; sa taille est noble quoiqu'un peu raide; il a pris dès sa jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un gonflement des côtes; cette proéminence peu naturelle nuit à la santé comme à la grâce du corps; l'estomac bombé excessivement sous l'uniforme, finit en pointe et retombe par-dessus la ceinture.

Cette difformité volontaire qui nuit à la liberté des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à toute la personne. On dit que lorsque l'Empereur se desserre les reins, les viscères, reprenant tout à coup, pour un moment, leur équilibre dérangé, lui font éprouver une prostration de force extraordinaire. On peut déplacer le ventre, on ne peut pas le détruire.

Il a le profil grec; le front haut, mais déprimé en arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très-belle, le visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt allemand que slave.

Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes.

Il s'attend toujours à être regardé, il n'oublie pas un instant qu'on le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie.

Il passe la plus grande partie de sa vie en plein air pour des revues ou pour de rapides voyages; aussi, pendant l'été, l'ombre de son chapeau militaire dessine-t-elle, à travers son front hâlé, une ligne oblique qui marque l'action du soleil sur la peau dont la blancheur s'arrête à l'endroit protégé par la coiffure; cette ligne produit un effet singulier, mais qui n'est pas désagréable, parce qu'on en devine aussitôt la cause.

En examinant attentivement la belle figure de cet homme dont la volonté décide de la vie de tant d'hommes, j'ai remarqué avec une pitié involontaire qu'il ne peut sourire à la fois des yeux et de la bouche: désaccord qui dénote une perpétuelle contrainte, et me fait regretter toutes les nuances de grâce naturelle qu'on admirait dans le visage moins régulier peut-être, mais plus agréable de son frère l'Empereur Alexandre. Celui-ci, toujours charmant, avait quelquefois l'air faux; l'Empereur Nicolas est plus sincère, mais habituellement il a l'expression de la sévérité, quelquefois même cette sévérité va jusqu'à lui donner l'air dur et inflexible; s'il est moins séduisant, il a plus de force, mais aussi est-il bien plus souvent obligé d'en faire usage; la grâce assure l'autorité en prévenant les résistances. Cette adroite économie dans l'emploi du pouvoir est un secret ignoré de l'Empereur Nicolas. Il est toujours l'homme qui veut être obéi; d'autres ont voulu être aimés.

L'Impératrice a la taille la plus élégante; et malgré son excessive maigreur, je trouve à toute sa personne une grâce indéfinissable. Son attitude, loin d'être orgueilleuse, comme on me l'avait annoncé, exprime l'habitude de la résignation. En entrant dans la chapelle, elle était fort émue, elle m'a paru mourante: une convulsion nerveuse agite les traits de son visage, elle lui fait même quelquefois branler la tête; ses yeux creux, bleus et doux trahissent des souffrances profondes, supportées avec un calme angélique; son regard plein de sentiment a d'autant plus de puissance qu'elle pense moins à lui en donner: détruite avant le temps, elle n'a pas d'âge, et l'on ne saurait, en la voyant, deviner ses années; elle est si faible qu'on dirait qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour vivre: elle tombe dans le marasme, elle va s'éteindre, elle n'appartient plus à la terre; c'est une ombre. Elle n'a jamais pu se remettre des angoisses qu'elle ressentit le jour de son avènement au trône: le devoir conjugal a consumé le reste de sa vie.

Elle a donné trop d'idoles à la Russie, trop d'enfants à l'Empereur. «S'épuiser en grands-ducs: quelle destinée!…» disait une grande dame polonaise qui ne se croit pas obligée d'adorer en paroles ce qu'elle hait dans le cœur.

Tout le monde voit l'état de l'Impératrice; personne n'en parle; l'Empereur l'aime; a-t-elle la fièvre, est-elle au lit, il la soigne lui-même; il veille près d'elle, prépare ses boissons, les lui fait avaler comme une garde-malade; dès qu'elle est sur pied, il la tue de nouveau à force d'agitation, de fêtes, de voyages, d'amour; mais sitôt que le danger est déclaré, il renonce à ses projets; il a horreur des précautions qui préviendraient le mal; femme, enfants, serviteurs, parents, favoris, en Russie tout doit suivre le tourbillon Impérial en souriant jusqu'à la mort.