Le séjour de Pétersbourg serait tout à fait agréable pour un voyageur qui croirait aux paroles et qui aurait en même temps du caractère. Mais il en faudrait beaucoup afin de refuser les fêtes et de renoncer aux dîners, véritables fléaux de la société russe et l'on peut dire de toutes les sociétés où sont admis les étrangers et d'où par conséquent l'intimité est bannie.

Je n'ai accepté ici que bien peu d'invitations chez les particuliers: j'étais surtout curieux des solennités de cour; mais j'en ai assez vu; on se blase vite sur des merveilles où le cœur n'a rien à sentir. Si l'on était amoureux, on pourrait se résigner à suivre au palais une femme qu'on aimerait tout en maudissant le sort qui l'attache à une société uniquement animée par l'ambition, la peur et la vanité. On a beau dire que le grand monde est le même partout; la Russie est aujourd'hui le pays de l'Europe où les intrigues de cour tiennent le plus de place dans l'existence de chaque individu.

LETTRE QUINZIÈME.

Fête de Péterhoff.—Le peuple dans le palais de son maître.—Ce qu'il y a de réel dans cet acte de popularité.—L'Asie et l'Europe en présence.—Prestige attaché à la personne de l'Empereur.—Pourquoi l'Impératrice Catherine instituait des écoles en Russie.—Vanité russe.—L'Empereur y pourra-t-il remédier?—Fausse civilisation.—Plan de l'Empereur Nicolas.—La Russie telle qu'on la montre aux étrangers et la Russie telle qu'elle est.—Souvenirs du voyage de l'Impératrice Catherine en Crimée.—Ce que les Russes pensent des diplomates étrangers.—Hospitalité russe.—Le fond des choses.—Dissimulation à l'ordre du jour.—Étrangers complices des Russes.—Ce que c'est que la popularité des Empereurs de Russie.—Composition de la foule admise dans le palais.—Enfants de prêtres.—Noblesse secondaire.—Peine de mort.—Comment elle est abolie.—Tristesse des physionomies.—Motifs du voyageur pour venir visiter la Russie.—Déceptions.—Conditions de l'homme en Russie.—L'Empereur lui-même est à plaindre.—Compensation.—Oppression.—La Sibérie.—Manière dont l'étranger doit se conduire pour être bien vu en Russie.—Esprit caustique des Russes.—Leur sens politique.—Danger que court l'étranger en Russie.—Probité du mugic, paysan russe.—La montre de l'ambassadeur de Sardaigne.—Autres vols.—Moyen de gouvernement.—Faute énorme.—Le Journal des Débats, pourquoi l'Empereur le lit.—Réflexions.—Digressions.—Politique de l'Empereur.—Politique du journal.—Beauté du site de Péterhoff.—Le parc.—Points de vue.—Efforts de l'art.—Illuminations.—Féerie.—Voitures, piétons: leur nombre.—Bivouac bourgeois.—Nombre des lampions.—Temps qu'il faut pour les allumer.—Campements de la foule autour de Péterhoff.—Équipages parqués.—Valeur du peuple russe.—Palais anglais.—Manière dont le corps diplomatique et les étrangers invités sont traités.—Où je passe la nuit.—Lit portatif.—Bivouacs militaires.—Silence de la foule.—La gaîté manque.—Bon ordre obligé.—Le bal.—Les appartements.—Manière dont l'Empereur sillonne la foule.—Son air.—Danses polonaises.—Illumination des vaisseaux.—Ouragan.—Accidents sur mer pendant la fête.—Mystère.—Prix de la vie sous le despotisme.—Tristes présages.—Chiffre de l'Impératrice éteint.—L'homme qui veut le rallumer, ce qu'il lui en coûte.—Distribution de la journée de l'Impératrice.—Inévitable frivolité.—Tristesse des anniversaires.—Promenade en lignes.—Description de cette voiture.—Rencontre d'une dame russe en ligne.—Sa conversation.—Magnificence de la promenade nocturne.—Lac de Marly.—Souvenirs de Versailles.—Maison de Pierre-le-Grand.—Grottes, cascades illuminées.—Départ de la foule après la fête.—Image de la retraite de Moscou.—Revue du corps des cadets passée par l'Empereur.—Toujours la cour.—Ce qu'il faut pour supporter cette vie.—Triomphe d'un cadet.—Évolutions des soldats circassiens.

Péterhoff, ce 23 juillet 1839.

Il faut considérer la fête de Péterhoff de deux points de vue différents: le matériel et le moral; sous ces deux rapports le même spectacle produit des impressions diverses.

Je n'ai rien vu de plus beau pour les yeux, de plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se rapprocher de cœur. Socialement ceci me déplaît, parce qu'il me paraît que l'Empereur, par ce faux luxe de popularité, abaisse les grands sans relever les petits. Tous les hommes sont égaux devant Dieu, et, pour un Russe, Dieu c'est le maître: ce maître suprême est si loin de la terre qu'il ne voit point de distance entre le serf et le seigneur; des hauteurs où réside sa sublimité, les petites nuances qui divisent l'humanité échappent à ses regards divins. C'est ainsi que les aspérités qui hérissent la surface du globe s'évanouiraient aux yeux d'un habitant du soleil.

Lorsque l'Empereur ouvre librement en apparence son palais aux paysans privilégiés, aux bourgeois choisis qu'il admet deux fois par an à l'honneur de lui faire leur cour[16], il ne dit pas au laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi;» mais il dit au grand seigneur: «Tu es un esclave comme eux; et moi, votre dieu, je plane sur vous tous également.» Telle est, toute fiction politique à part, le sens moral de cette fête, et voilà ce qui en gâte le spectacle à mes yeux. Au surplus, j'ai remarqué qu'il plaisait au maître et aux serfs beaucoup plus qu'aux courtisans de profession.

Chercher un simulacre de popularité dans l'égalité des autres, c'est un jeu cruel, une plaisanterie de despote qui pouvait éblouir les hommes d'un autre siècle, mais qui ne saurait tromper des peuples parvenus à l'âge de l'expérience et de la réflexion. Ce n'est pas l'Empereur Nicolas qui a eu recours à une telle supercherie; mais puisqu'il n'a pas inventé cette puérilité politique, il serait digne de lui de l'abolir. Il est vrai que rien ne s'abolit sans péril en Russie; les peuples qui manquent de garantie, ne s'appuient que sur les habitudes. L'attachement opiniâtre à la coutume défendue par l'émeute et le poison, est une des bases de la constitution, et la mort périodique des souverains prouve aux Russes que cette constitution sait se faire respecter. L'équilibre d'une telle machine est pour moi un profond et douloureux mystère.

Comme décoration, comme assemblage pittoresque d'hommes de tous états, comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête de Péterhoff. Rien de ce que j'en avais lu, de ce qu'on m'en avait raconté n'aurait pu me donner l'idée d'une telle féerie; l'imagination était restée au-dessous de la réalité.