Savez-vous ce que c'est que de voyager en Russie? Pour un esprit léger, c'est se nourrir d'illusions; mais pour quiconque a les yeux ouverts et joint à un peu de puissance d'observation une humeur indépendante, c'est un travail continu, opiniâtre, et qui consiste à discerner péniblement à tout propos deux nations luttant dans une multitude. Ces deux nations, c'est la Russie telle qu'elle est, et la Russie telle qu'on voudrait la montrer à l'Europe.
L'Empereur, moins que personne, est garanti contre le piége des illusions. Rappelez-vous le voyage de Catherine à Cherson: elle traversait des déserts, mais on lui bâtissait des lignes de villages à une demi-lieue du chemin par lequel elle passait; et comme elle n'allait pas regarder derrière les coulisses de ce théâtre où le tyran jouait le niais, elle crut ses provinces méridionales peuplées, tandis qu'elles restaient frappées d'une stérilité causée par l'oppression de son gouvernement bien plus que par les rigueurs de la nature. La finesse des hommes chargés par l'Empereur des détails de l'administration russe expose encore aujourd'hui le souverain à des déceptions du même genre. Aussi ce fait me revient-il souvent à la mémoire.
Le corps diplomatique, et en général les Occidentaux, ont toujours été considérés, par ce gouvernement à l'esprit byzantin et par la Russie tout entière, comme des espions malveillants et jaloux. Il y a ce rapport entre les Russes et les Chinois que les uns et les autres croient toujours que les étrangers les envient; ils nous jugent d'après eux.
Aussi l'hospitalité moscovite tant vantée est-elle devenue un art qui se résout en une politique très-fine; il consiste à rendre ses hôtes contents aux moindres frais possibles de sincérité. Parmi les voyageurs, ceux qui se laissent le plus débonnairement et le plus longtemps piper, sont les mieux vus. Ici la politesse n'est que l'art de se déguiser réciproquement la double peur qu'on éprouve et qu'on inspire. J'entrevois au fond de toute chose une violence hypocrite, pire que la tyrannie de Bati, dont la Russie moderne est moins loin qu'on ne voudrait nous le faire croire. J'entends parler partout le langage de la philosophie, et partout je vois l'oppression à l'ordre du jour. On me dit: «Nous voudrions bien pouvoir nous passer d'arbitraire, nous serions plus riches et plus forts; mais nous avons affaire à des peuples de l'Asie.» En même temps on pense: «Nous voudrions bien pouvoir nous dispenser de parler libéralisme, philanthropie, nous serions plus heureux et plus forts; mais nous avons à traiter avec les gouvernements de l'Europe.»
Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu'il m'épouvante. Tout ce que j'admire ailleurs, je le hais ici parce que je le trouve payé trop cher: l'ordre, la patience, le calme, l'élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s'établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c'est-à-dire paralyse la pensée; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation: n'en déplaise aux législateurs à vue courte, la crainte ne sera jamais l'âme d'une société bien organisée; ce n'est pas l'ordre, c'est le voile du chaos, voilà tout: où la liberté manque, manquent l'âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent!… De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, au vague des idées, à l'abus, à l'ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence; il est l'expression d'une souffrance positive, l'indice d'une maladie organique.
Je crois que de toutes les parties de la terre, la Russie est celle où les hommes ont le moins de bonheur réel. Nous ne sommes pas heureux chez nous, mais nous sentons que le bonheur dépend de nous; chez les Russes, il est impossible. Figurez-vous les passions républicaines (car encore une fois sous l'Empereur de Russie règne l'égalité fictive) bouillonnant dans le silence du despotisme: c'est une combinaison effrayante, surtout par l'avenir qu'elle présage au monde. La Russie est une chaudière d'eau bouillante bien fermée, mais placée sur un feu qui devient toujours plus ardent: je crains l'explosion; et ce qui n'est pas fait pour me rassurer, c'est que l'Empereur a plusieurs fois éprouvé la même crainte que moi dans le cours de son règne laborieux: laborieux dans la paix comme dans la guerre; car de nos jours les empires sont comme des machines qui s'usent au repos. La prudence les paralyse, l'inquiétude les dévore. C'est donc cette tête sans corps, ce souverain sans peuple qui donne des fêtes populaires. Il me semble qu'avant de faire de la popularité, il faudrait faire un peuple.
A la vérité ce pays se prête merveilleusement à tous les genres de fraude; il existe ailleurs des esclaves, mais, pour trouver autant d'esclaves courtisans, c'est en Russie qu'il faut venir. On ne sait de quoi s'émerveiller le plus de l'inconséquence ou de l'hypocrisie: Catherine II n'est pas morte; car malgré le caractère si franc de son petit-fils, c'est toujours par la dissimulation que la Russie est gouvernée… En ce pays, la tyrannie avouée serait un progrès.
Sur ce point, comme sur bien d'autres, les étrangers qui ont décrit la Russie sont d'accord avec les Russes pour tromper le monde. Peut-on être plus traîtreusement complaisants que la plupart de ces écrivains accourus ici de tous les coins de l'Europe pour faire de la sensibilité sur la touchante familiarité qui règne entre l'Empereur de Russie et son peuple? Le prestige du despotisme serait-il donc si grand qu'il subjuguerait même les simples curieux? Ou ce pays n'a encore été peint que par des hommes dont la position, dont le caractère ne leur permettaient pas l'indépendance, ou les esprits les plus sincères perdent la liberté du jugement dès qu'ils entrent en Russie.
Quant à moi, je me défends de cette influence par l'aversion que j'ai pour la feinte.
Je ne hais qu'un mal, et si je le hais, c'est parce que je crois qu'il engendre et suppose tous les autres maux: ce mal, c'est le mensonge. Aussi m'efforcé-je de le démasquer partout où je le rencontre; c'est l'horreur que j'ai pour la fausseté qui me donne le désir et le courage d'écrire ce voyage: je l'ai entrepris par curiosité, je le raconterai par devoir.