—C'est facile à deviner, dit Xenie en s'avançant pour séparer son père de sa nourrice: vous savez que l'Empereur a fait au printemps de l'année dernière l'acquisition du domaine de ***, voisin du nôtre. Depuis ce temps-là tous nos paysans ne rêvent qu'au bonheur d'appartenir à la couronne. Ils envient leurs voisins dont la condition… à ce qu'ils croient, s'est de beaucoup améliorée, tandis que naguère elle était semblable à la leur; plusieurs vieillards des plus respectés de nos cantons sont venus vous demander, sous divers prétextes, des permissions de voyage: j'ai su, depuis leur départ, qu'ils avaient été choisis comme députés par les autres serfs, pour aller supplier l'Empereur de les acheter, ainsi qu'il acheta leurs voisins. Divers districts des environs se sont réunis aux envoyés du domaine de Vologda, pour présenter une semblable requête à Sa Majesté. On assure qu'ils lui ont offert tout l'argent nécessaire pour acquérir le domaine du prince ***: les hommes avec la terre.
—C'est la vérité, dit la vieille, et mon garçon Fedor, qui les a rencontrés à Saint-Pétersbourg, s'est joint à eux pour aller parler à notre Père; ils sont revenus tous ensemble hier.
—Si je ne vous ai pas instruit de ces tentatives, reprit Xenie en regardant son père interdit, c'est que je savais d'avance qu'elles n'aboutiraient à rien.
—Tu t'es trompée puisqu'ils ont vu le Père.
—Le Père lui-même ne peut pas faire ce qu'on lui demande; il lui faudrait acheter la Russie tout entière.
—Voyez-vous la ruse, répliqua Thelenef, les coquins sont assez riches pour offrir de tels présents à l'Empereur; et avec nous ils font les mendiants, et ils n'ont pas honte de dire que nous les dépouillons de tout, tandis que si nous avions plus de bon sens et moins de bonté, nous leur ôterions jusqu'à la corde avec laquelle ils nous étrangleront.
—Vous n'en aurez pas le temps, monsieur l'intendant,» dit d'une voix très-basse et très-douce un jeune homme qui s'était approché sans être vu, et se tenait debout d'un air sauvage, mais non timide, la toque à la main devant une cépée d'osiers, du milieu de laquelle on le vit sortir comme par enchantement.
«Ah! c'est toi… vaurien! s'écria Thelenef.
—Fedor, tu ne dis rien à ta sœur de lait, interrompit Xenie; tu m'avais tant promis de ne pas m'oublier!!!… Moi, j'ai tenu parole mieux que toi; car je n'ai pas omis un seul jour ton nom dans ma prière, là, au fond de la chapelle, devant l'image de saint Wladimir, qui me rappelait ton départ. T'en souvient-il? c'est dans cette chapelle que tu m'as dit adieu, il y a bientôt un an.»
En achevant ces mots, elle jeta sur son frère un regard de tendresse et de reproche dont la douceur et la sévérité avaient une grande puissance.