Elle se trompait: rien ne put consoler son frère. Elle seule devinait la honte dont il était accablé; elle était sa confidente sans qu'il lui eût rien confié, car jamais il ne se plaignait; d'ailleurs le traitement dont il s'était vu la victime, était une chose si ordinaire que nul n'y attachait d'importance: hors lui et Xenie, personne n'y pensait dans le pays.
Il évitait avec un admirable instinct de fierté tout ce qui aurait pu rappeler ce qu'il avait souffert; mais il fuyait involontairement en frissonnant, lorsqu'il voyait qu'on allait frapper un de ses camarades; et il pâlissait à l'aspect d'un roseau, d'une baguette dans la main d'un homme.
On doit le répéter: il avait commencé sa vie d'une manière trop heureuse; favorisé par l'intendant, et dès lors ménagé par tous ses supérieurs, envié de ses camarades, cité comme le plus heureux aussi bien que le plus beau des hommes nés sur la terre du prince ***; idolâtré de sa mère, ennobli à ses propres yeux par l'amitié de Xenie, par cette amitié ingénieuse et délicate d'une femme adorable, d'un ange qui l'appelait son frère, il n'avait point été prépare aux rigueurs de sa condition: c'est en un jour qu'il découvrit toute sa misère; dès lors il considéra les nécessités de sa vie comme une injustice; avili aux yeux des hommes, mais surtout à ses propres yeux, de l'être le plus heureux il était devenu, en un moment, le plus à plaindre; le dieu tombé de l'autel fut métamorphosé en brute. Qui le consolera de tant de bonheur évanoui pour jamais sous la verge du bourreau? L'amour d'une épouse pourrait-il relever cette orgueilleuse âme d'esclave? non!… sa félicité passée le poursuivra partout et lui rendra la honte plus insupportable. Sa sœur Xenie a cru lui assurer la paix en le mariant; il a obéi; mais cette condescendance ne servit qu'à croître son malheur, car l'homme qui veut s'enchaîner à la vertu en accumulant les devoirs ne fait qu'ouvrir de nouvelles sources aux remords.
Fedor désespéré sentit trop tard qu'avec toute son amitié, Xenie n'avait rien fait pour lui. Ne pouvant plus supporter la vie dans les lieux témoins de sa dégradation, il quitta son village, abandonnant sa femme et son ange gardien.
Sa femme se sentait humiliée; mais par un autre motif: l'épouse rougit de honte quand l'époux n'est point heureux; aussi s'était-elle gardée de lui dire qu'elle était grosse; elle ne voulait pas employer ce moyen pour retenir près d'elle un époux dont elle voyait qu'elle ne pouvait faire le bonheur.
Enfin, après un an d'absence, il revient. Il a retrouvé sa mère, sa femme, un enfant au berceau, un petit ange qui lui ressemble; mais rien ne peut guérir la tristesse qui le ronge. Il reste là immobile et silencieux même devant sa sœur Xenie, qu'il n'ose plus nommer que mademoiselle.
Leurs nobles figures, qui selon le dire de la nourrice, avaient quelques traits de ressemblance, ainsi que leurs caractères, brillaient toutes deux au soleil du matin parmi des groupes d'animaux dont ils semblaient les rois. On eût cru voir Adam et Ève peints par Albert Durer. Xenie était calme et presque joyeuse, tandis que la physionomie du jeune homme trahissait de violentes émotions mal déguisées sous une impassibilité affectée.
Xenie, malgré son sûr instinct de femme, fut trompée cette fois par le silence de Fedor; elle n'attribuait le chagrin de son frère qu'à des souvenirs pénibles, et pensait que la vue des lieux où il avait souffert suffisait pour aigrir sa douleur; elle comptait toujours sur l'amour et sur l'amitié pour achever de guérir sa plaie.
En quittant son frère, elle lui promit d'aller le voir souvent dans la cabane de sa nourrice.
Le dernier regard de Fedor effraya pourtant la jeune fille: il y avait plus que de la tristesse dans ce regard: il y avait une joie féroce, tempérée par une inexplicable sollicitude. Elle craignait qu'il ne devînt fou.