Fedor, dans la plus violente agitation, arpentait la chambre sans proférer un seul mot. Il se mordait les mains dans une rage impuissante.

«Vous me rappelez un triste jour, compère; parlons d'autre chose.

—Je parle de ce qui me plaît, moi; si tu ne veux pas me répondre, permis à toi; je veux bien parler tout seul; mais, encore une fois, je ne permets pas qu'on m'interrompe. Je suis ton ancien, le parrain de ton enfant nouveau-né, ton chef… Vois-tu ce signe sur ma poitrine? c'est celui de mon grade dans notre armée: j'ai donc le droit de parler devant toi…, et si tu dis un mot, j'ai mes hommes qui bivouaquent là-bas! d'un coup de sifflet, je les fais venir autour de la maison qui ne sera pas longtemps à brûler comme un flambeau de résine… tu n'as qu'à dire… aussi bien… patience… nous reculons pour mieux… mais patience!»

Fedor s'assied en affectant l'air le plus insouciant.

«A la bonne heure!! continue Basile en grommelant dans ses dents… Ah! je te rappelle un souvenir désagréable, pas vrai? c'est que tu l'as trop oublié ce souvenir-là, vois-tu, mon fils; puis élevant la voix: je veux te raconter ta propre histoire; ça sera drôle; tu verras au moins que je sais lire dans les pensées, et s'il y avait jamais en toi l'étoffe d'un traître…»

Ici Basile s'interrompt encore, ouvre un vasistas et parle à l'oreille d'un homme qui se présente à la lucarne accompagné de cinq autres paysans tous armés comme lui, et qu'on entrevoit dans l'ombre.

Fedor avait saisi son poignard; il le replace dans sa ceinture: la vie de Xenie est en jeu, la moindre imprudence ferait brûler la maison et périr tout ce qu'elle renferme!… il se contient…; il voulait revoir sa sœur… Qui peut analyser tous les mystères de l'amour? Le secret de sa vie venait d'être révélé à Xenie sans qu'il y eût de sa faute; et dans cet instant si terrible il n'éprouvait qu'une joie immense!… Qu'importe la courte durée de la félicité suprême, n'est-elle pas éternelle tant qu'on la sent?… Mais ces puissantes illusions du cœur seront toujours inconnues aux hommes qui ne sont pas capables d'aimer. L'amour vrai n'est point soumis au temps, sa mesure est toute surnaturelle… ses allures ne sauraient être calculées par la froide raison humaine.

Après un silence, la voix criarde de Basile fit enfin cesser la douce et douloureuse extase de Fedor.

«Mais puisque tu n'aimais pas ta femme, pourquoi l'avoir épousée? tu as fait là un mauvais calcul!»

Cette question bouleversait de nouveau l'âme du jeune homme.