—Mais elle ne vous a jamais fait que du bien.

—Elle est sa fille, c'est assez!… Nous enverrons le père en enfer, et la fille en paradis. Voilà toute la différence[43].

—Vous ne commettrez pas une telle horreur!

—Qui nous en empêchera?

—Moi.

—Toi, Fedor! toi, traître! toi qui es mon prisonnier: toi qui as déserté l'armée de tes frères, au moment du combat pour…» Il ne put achever.

Depuis quelques instants, Fedor, pour dernier moyen de salut, se préparait à le frapper; il s'élance sur lui comme un tigre et, visant juste entre les côtes, il lui enfonce son poignard jusqu'au cœur. En même temps il étouffe un commencement de cri, le seul, avec une pelisse qu'il trouve sous sa main; les derniers râlements du mourant n'épouvantent pas Fedor; ils sont trop faibles pour être entendus au dehors. Rassurant sa mère d'un mot, il se met en devoir de lui rendre la lampe, afin de préparer de nouveau la fuite de Xenie; mais au moment où il passe devant le vieillard endormi, celui-ci se réveille en sursaut. «Qui es-tu, jeune homme? dit-il à son neveu qu'il ne reconnaît pas, et dont il saisit le bras avec force. Quelle vapeur! du sang!… Puis jetant avec horreur ses regards autour de la chambre: un mort!…»

Fedor avait éteint sa lampe, mais celle de la madone brûlait toujours; «à l'assassin! à l'assassin!… au secours! à moi, à moi,» crie le vieillard d'une voix de tonnerre. Fedor ne put arrêter ces cris qui furent poussés plus vite qu'on ne saurait les répéter, car l'épouvante du vieillard était au comble, et sa force très-grande encore; le malheureux jeune homme cherchait en vain ce qu'il pouvait faire;… Dieu ne le protégeait pas!… La troupe de Basile aux aguets entend les cris du vieillard; avant que Fedor pût se dégager des puissantes étreintes du pauvre insensé dont un reste de respect lui faisait épargner la vie, six hommes munis de cordes, armés de fourches, de pieux et de faux, se précipitent dans la cabane; saisir Fedor, le désarmer, le garrotter, c'est l'affaire d'un instant; on l'entraîne. «Où me conduisez-vous?…

—Au château de Vologda pour t'y brûler avec Thelenef;… tu vois que ta trahison ne l'a pas sauvé.»

Ces mots furent prononcés par le plus ancien de la troupe. Fedor ne répondant point, cet homme continua tranquillement: «Tu n'avais pas prévu que notre victoire serait si complète et si prompte: notre armée se répand partout à la fois, c'est une inondation de la justice divine: nul ne nous échappera, nos ennemis se sont pris à leurs propres pièges; Dieu est avec nous; on se défiait de toi, nous t'observions de près; Thelenef a été suivi et saisi dans la cachette où tu l'avais conduit: vous mourrez ensemble, le château brûle déjà.»