La Hollande, quoiqu'elle ait un meilleur climat et une plus belle végétation, pourrait donner l'idée de quelques-unes des vues de Pétersbourg, mais seulement en plein jour, car les nuits polaires ont des apparitions merveilleuses.

Plusieurs des tours et des clochers de la ville sont, comme je vous l'ai dit ailleurs, surmontés de flèches aiguës et qui ressemblent à des mâts de vaisseau; la nuit, ces aigrettes des monuments russes, dorées selon l'usage national, nagent dans le vague de l'air, sous un ciel qui n'est ni noir ni clair, et lorsqu'elles ne s'y détachent pas en ombre, elles brillent de mille reflets semblables à la moire des écailles du lézard.

Nous sommes au commencement du mois d'août, c'est la fin de l'été sous cette latitude: pourtant une petite partie du ciel reste encore lumineuse pendant toute la nuit; cette auréole de nacre fixés sur l'horizon se reflète dans la Néva, qui, les jours calmes, paraît sans courant; le fleuve, ou plutôt le lac, ainsi éclairé, devient semblable à une immense plaque de métal, et cette plaine argentée n'est séparée du ciel blanc comme elle que par la silhouette d'une ville. Ce peu de terre qu'on voit se détacher et trembler sur l'eau comme une écume apportée par l'inondation, ces petits points noirs et irréguliers, à peine marqués entre le blanc du ciel et le blanc du fleuve, seraient-ils la capitale d'un vaste empire? ou bien tout cela n'est-il qu'une apparence, qu'un effet d'optique? Le fond du tableau est une toile et les figures sont des ombres animées un instant par la lanterne magique qui leur prête une existence imaginaire; et tandis qu'elles mènent dans l'espace leur ronde silencieuse la lampe va s'éteindre, la ville va retomber dans le vide, et le spectacle finira comme une fantasmagorie.

J'ai vu l'aiguille de l'église de la cathédrale où sont déposés les restes des derniers souverains de la Russie se détacher en noir sur la toile blanche du ciel: cette flèche domine la forteresse et la cité: plus haute et plus aiguë que la pyramide d'un cyprès, elle produisait sur le gris de perle du lointain l'effet d'un coup de pinceau trop dur et trop hardi, donné par l'artiste dans un moment d'ivresse: un trait qui attire l'œil gâterait un tableau; il embellit la réalité: Dieu ne sait pas peindre comme nous. C'était beau… peu de mouvement, mais un calme solennel, un vague inspirateur. Tous les bruits, toutes les agitations de la vie ordinaire étaient interrompus; les hommes avaient disparu, la terre restait livrée aux puissances surnaturelles: il y a dans ces restes de jour, dans ces inégales et mourantes clartés des nuits boréales des mystères que je ne saurais définir et qui expliquent la mythologie du Nord. Je comprends aujourd'hui toutes les superstitions des Scandinaves. Dieu se cache dans la lumière du pôle comme il se révèle dans le jour éclatant des tropiques. Tous les lieux, tous les climats sont beaux aux yeux du sage qui ne veut voir dans la création que le Créateur.

En quelque coin du monde que l'inquiétude de mon cœur me fasse porter mes pas, c'est toujours le même Dieu que j'admire, toujours la même voix que j'interroge. Partout où l'homme abaisse son regard religieux, il reconnaît que la nature est le corps dont Dieu est l'âme.

Vous vous rappelez la ballade de Coleridge, où le matelot anglais voit le spectre d'un vaisseau glisser sur la mer: c'est à quoi je songeais tout à l'heure devant le spectre d'une ville endormie. Ces prestiges nocturnes sont pour les habitants des régions polaires, ce qu'est la Fata Morgana en plein jour pour les hommes du Midi: les couleurs, les lignes, les heures sont différentes; l'illusion est la même.

En contemplant avec attendrissement une des contrées de la terre où la nature est la plus pauvre et passe pour la moins digne d'admiration, j'aime à me reposer sur cette consolante pensée que Dieu a départi assez de beautés à chaque point du globe pour que ses enfants puissent le reconnaître partout à des signes non douteux, et qu'ils aient sujet de lui rendre grâce quelles que soient les zones où sa providence les appelle à vivre. La physionomie du Créateur est empreinte sur toutes les parties de la terre, qu'elle rend saintes à l'œil de l'homme.

Je voudrais pouvoir passer un été à Pétersbourg uniquement occupé à faire chaque soir ce que j'ai fait aujourd'hui.

Quand j'ai trouvé le beau site d'un pays ou d'une ville, je m'y attache avec passion, j'y reviens tous les jours à l'heure favorable. C'est le même refrain sans cesse répété, mais qui chaque fois nous dit quelque chose de nouveau. Les lieux ont leur âme, selon l'expression si poétique de Jocelyn; je ne puis me lasser d'un site qui me parle; l'enseignement que j'en retire suffit au modeste bonheur de ma vie. Le goût des voyages n'est chez moi ni une mode, ni une prétention, ni une consolation. Je suis né voyageur comme on naît homme d'État: ma patrie à moi est partout où j'admire, où je reconnais Dieu dans ses œuvres; or, de toutes les œuvres de Dieu, celle que je comprends le plus facilement, c'est l'aspect de la nature et ses affinités avec les créations de l'art. Dieu est là qui se révèle à mon cœur par les indéfinissables rapports établis entre son Verbe éternel et la pensée fugitive de l'homme: j'y trouve le sujet d'une méditation féconde. Cette contemplation toujours la même et toujours nouvelle est l'aliment de ma pensée, le secret, la justification de ma vie; elle emploie mes forces morales et intellectuelles, elle occupe mon temps, elle absorbe mon esprit. Oui, dans l'isolement mélancolique mais délicieux auquel me condamne cette vocation de pèlerin, ma curiosité me tient lieu d'ambition, de puissance, de crédit, de carrière…; ces rêveries, je le sais, ne sont plus de mon âge; M. de Chateaubriant était trop grand poëte pour nous peindre un René vieillissant. Les langueurs de la jeunesse excitent la sympathie, son avenir lui tient lieu de force et d'espérance; mais la résignation de René grisonnant ne prête guère à l'éloquence; pourtant mon destin, à moi pauvre glaneur dans le champ de la poésie, était de vous montrer comment vieillit un homme né pour mourir jeune; sujet plus triste qu'intéressant, tâche ingrate entre toutes les tâches! Mais je vous dis tout sans crainte, sans scrupule, parce que je n'affecte rien.

Appelé par mon caractère, qui a fait mon sort, à voir passer la vie des autres plutôt qu'à vivre moi-même, si vous me refusez la rêverie sous prétexte que j'ai joui trop longtemps de cette ivresse des enfants et des poëtes, vous m'ôtez avant l'heure ce que Dieu m'avait départi d'existence.