J'aurai donc tout risqué pour satisfaire l'amour de la vérité, vertu que personne n'a; et dans mon zèle imprudent, sacrifiant à une divinité qui n'a plus de temple, prenant au positif une allégorie, je manquerai la gloire du martyre et passerai pour un niais! Tant il est vrai, que dans une société où le mensonge trouve toujours son salaire la bonne foi est nécessairement punie!… Le monde a des croix pour chaque vérité.

Pour méditer sur ces matières et sur bien d'autres je me suis arrêté longtemps au milieu du grand pont de la Néva: je désirais me graver dans la mémoire les deux tableaux différents dont j'y pouvais jouir en me retournant seulement et sans changer de place.

Au levant, le ciel sombre, la terre brillante; au couchant, le ciel clair et la terre dans l'ombre: il y avait dans l'opposition de ces deux faces de Pétersbourg à l'occident et à l'orient un sens symbolique que je croyais pénétrer: à l'ouest est l'ancien, à l'est le moderne Pétersbourg; c'est bien cela, me disais-je: le passé, la vieille ville, dans la nuit; l'avenir, la ville nouvelle, dans la lumière… Je serais demeuré là longtemps, j'y serais encore si je n'avais voulu me hâter de rentrer chez moi pour vous peindre, avant d'en avoir perdu la mémoire, une partie de l'admiration rêveuse que me faisaient éprouver les tons décroissants de ce mouvant tableau. L'ensemble des choses se rend mieux de souvenir, mais, pour peindre certains détails, il faut saisir ses premières impressions au vol.

Le spectacle que je viens de vous décrire me remplissait d'un attendrissement religieux et que je craignais de perdre. On a beau croire à la réalité de ce qu'on sent vivement, on n'est point arrivé à l'âge que j'ai sans savoir qu'entre tout ce qui passe, rien ne passe si vite que les émotions tellement vives qu'elles nous semblent devoir durer toujours.

Pétersbourg me paraît moins beau, mais plus étonnant que Venise. Ce sont deux colosses élevés par la peur: Venise fut l'œuvre de la peur toute simple: les derniers des Romains aiment mieux fuir que mourir, et le fruit de la peur de ces colosses antiques devient une des merveilles du monde moderne; Pétersbourg est également le produit de la terreur, mais d'une terreur pieuse, car la politique russe a su faire de l'obéissance un dogme. Le peuple russe passe pour très-religieux, soit: mais qu'est-ce qu'une religion qu'il est défendu d'enseigner? On ne prêche jamais dans les églises russes. L'Évangile révélerait la liberté aux Slaves.

Cette crainte de laisser comprendre une partie de ce qu'on veut faire croire m'est suspecte: plus la raison, plus la science resserrent le domaine de la foi, et plus cette lumière divine concentrée dans son foyer répand d'éclat; on croit mieux quand on croit moins. Les signes de croix ne prouvent pas la dévotion; aussi, malgré leurs génuflexions et toutes leurs marques extérieures de piété, il me semble que les Russes dans leurs prières pensent à l'Empereur plus qu'au bon Dieu. À ce peuple idolâtre de ses maîtres, il faudrait, comme au Japonais, un second souverain: un Empereur spirituel pour le conduire au ciel. Le souverain temporel l'attache trop à la terre. «Réveillez-moi quand vous en serez au bon Dieu», disait un ambassadeur endormi dans une église russe par la liturgie Impériale.

Quelquefois je me sens prêt à partager la superstition de ce peuple. L'enthousiasme devient communicatif lorsqu'il est général, ou seulement qu'il le paraît; mais sitôt que le mal me gagne, je pense à la Sibérie, à cet auxiliaire indispensable de la civilisation moscovite, et soudain je retrouve mon calme et mon indépendance.

La foi politique est plus ferme ici que la foi religieuse; l'unité de l'Église grecque n'est qu'apparente: les sectes, réduites au silence par le silence habilement calculé de l'Église dominante, creusent leurs chemins sous terre; mais les nations ne sont muettes qu'un temps: tôt ou tard le jour de la discussion se lève: la religion, la politique, tout parle, tout s'explique à la fin. Or, sitôt que la parole sera rendue à ce peuple muselé, on entendra tant de disputes que le monde étonné se croira revenu à la confusion de Babel: c'est par les dissensions religieuses qu'arrivera quelque jour une révolution sociale en Russie.

Lorsque je m'approche de l'Empereur, que je vois sa dignité, sa beauté, j'admire cette merveille; un homme à sa place, c'est chose rare à rencontrer partout; mais sur le trône, c'est le phénix. Je me réjouis de vivre dans un temps où ce prodige existe, vu que j'aime à respecter comme d'autres se plaisent à insulter.

Toutefois j'examine avec un soin scrupuleux les objets de mon respect; il arrive de là que lorsque je considère de près ce personnage unique sur la terre, je crois que sa tête est à deux faces comme celle de Janus, et que les mots violence, exil, oppression, ou leur équivalent à tous, Sibérie, sont gravés sur celui des deux fronts que je ne vois pas.